Accidents nucléaires militaires : ce qui émerge de l’iceberg “Secret Défense”

Décembre 2007 Revue MGN, n°4, vol. 22

par le Dr Abraham BEHAR

Nous disons tous dans nos rencontres que les armes nucléaires sont mortelles même en dehors de tout conflit, et en particulier par accident. Il est de notre rôle de vérifier, à partir de la littérature internationale le bien fondé de notre affirmation.
Nous sommes alors obligé de prendre en considération, non seulement le « secret défense » véritable obstacle pour la vérification des faits, mais de plus le recours quasi systématique au mensonge délibéré. La situation est un peu plus favorable pour le nucléaire civil, même si ces obstacles existent aussi et même si on est loin de la « transparence » proclamée. Par exemple, qui connaît l’accident de la centrale nucléaire de PARKS Hongrie du 10 avril 2003 ? Qui a retenu la fuite radioactive avec mise en danger de la population environnante ? (AFP 12 MAI 2003). Mais dans le domaine du nucléaire militaire, c’est l’opacité absolue, ce qui explique le retard énorme entre l’événement et la publication sur sa réalité, en général a cause des effets sur la santé publique divulgués. Malgré ces obstacles majeurs un bilan peut être esquissé comme le fait l’IRSN (1) c’est à dire l’institut de recherche sur la sûreté nucléaire,ou les archives atomiques (2).
Au lieu de colliger les accidents nucléaires militaires depuis 50 ans années après année, il nous a paru plus instructif de les regrouper par type d’accident (collision d’avions, naufrage de sous-marins, explosions accidentelles etc…) avec à chaque fois quelques exemples emblématiques pour mieux comprendre.

I. Les accidents aériens

Cela comprends les accidents d’avions porteurs de bombes atomiques, les collisions accidentelles d’avions porteurs, le largage accidentel de bombes nucléaires. 20 récits d’accidents ont été publié, mais cela concerne uniquement les Etats Unis et la Grande Bretagne.  Rien n’est paru à propos d’éventuels accidents français, russes ou chinois.

Voici 3 exemples à méditer :

* Accident de Goldsburo (  Seymour Johnson air force base)  Caroline du Nord,USA, le 24/1/1961 (3) : 2 Bombes nucléaires MARK 39, ont été largués. Sur les 7 dispositifs de sécurité très endommagé, un seul a fonctionné. Une des bombes a pu être récupérée, et une partie seulement de la 2ème. Il reste encore de l’uranium dans le sol. L’armée a acquis le terrain et continue la surveillance (résultats des mesures ???) . Impact sur les militaires ? sur la population ?
* Accident de Palomares, Espagne, du 17 janvier 1966 (4) :  A la suite d’une collision entre un bombardier porteur d’armes atomiques et son avion ravitailleur envol, le contenu de 3 engins nucléaires  a été dispersé au sol. Une bombe a été peu endommagée alors que 2 autres ont été fragmentées par l’explosion du détonateur. Une 4ème bombe s’est échouée en mer par 1000 mètres de profondeur. Sur la base d’un niveau d’intervention de 864 KBq/m2, environ 150 m3 de sol et de végétaux ont dù être transportés en Caroline du sud pour y être enterrés (site de la Savannah river). Pour la suite, les avis diffèrent : pour Mettler, pas de contamination pour les habitants, pour ( Greenpeace in Wikipedia ), seuls cent villageois sont examinés en 1971 et les 29 tests positifs ont été écartés car non significatifs. Aujourd’hui encore, il reste des zones contaminées. Impact sur les militaires : 8 morts ; sur les civils ?
* Accident Thulé, Groenland, du 21/01/1968 : un bombardier s’écrase sur la banquise, 4 engins nucléaires explosent et entraînent un dissémination du contenu d’une partie des engins avec en particulier 3 kilos de plutonium. Une bombe est retrouvée en avril 1968 (4). Impact sur les militaires : officiellement 1 mort ; sur les civils ? Mais de nombreux civils et travailleurs danois sont intervenus sans protection au moment de la catastrophe (1).

II. Les accidents de sous-marins

Il y a eu officiellement deux sous-marins perdus par les USA et sept par la Russie (4). Voici un exemple. Accident d’un sous-marin soviétique k-19 au large de la Norvège le 4 juillet 1961 : à la suite d’une défaillance, le cœur du réacteur a atteint 800 degrés c. Pour éviter d’être récupéré par l’ennemi, l’équipage procède à des réparations de fortune entraînant la contamination mortelle de huit matelots et une contamination massive du reste de l’équipage. Il faut ajouter à cette liste très en dessous de la réalité au moins trois missiles perdus et trois chutes de satellites (4). Enfin rappelons le naufrage du Koursk du 12/08/2000, qui a fait 116 victimes.

III. Les accidents nucléaires dans les centres militaires

Il ne s’agit pas ici d’énumérer les très nombreux incidents qui finissent par être connus mais de réfléchir sur deux exemples :

* Accident à Damascus, Arkansas, USA, en décembre 1980 : explosion d’une fusée Titan 2 avec désintégration du premier étage (4). Bilan officiel : 1 mort militaire ; civils ? Malgré l’intense contamination du site et des environs du pas de tir, bilan inconnu.
* Accident de Tcheliabinsk, Oural, URSS, 29/09/1957 (5) : explosion d’une cuve dans l’installation militaire secrète, l’accident n’est révèle qu’en 1990.  Il y a eu 75000 habitant évacués et une contamination de la rivière Techa, puis de toute la Sibérie nous avons publié les détails dans la revue,. Nombre de victimes militaires inconnu, de victimes civiles inconnu. On connaît simplement les maladies radio induites (6).

IV. Les accidents nucléaires au cours des essais

Il faudrait un livre entier pour détailler, au-delà des effets des essais “réussis”, le nombre de ratages et de retombées imprévues sur les populations. Tous les essais atmosphériques, au-delà de la contamination de la stratosphère, ont pollué les zones concernées. Dans notre revue, nous avons longuement détaillé ce sujet en privilégiant les essais français, qui n’ont été ni propres ni anodins.  Il faut aussi rappeler le systèmes de dénégation qui existe encore dans notre armée, qui refuse aux vétérans, malgré les condamnations répétées des tribunaux (voir ci-dessous le dernier jugement de la cour d’appel), la reconnaissance des faits. Rappelons tout de même :

* Tir accidentel du Hoggar (Beryl) du 1/05/1962 : la montagne a explosé et le nuage radioactif a rejoint les troupes, poussé par un vent contraire. Malgré les témoignages des vétérans, on conclut encore que “le contrôle radiologique des observateurs, après leur rapatriement d’urgence en France n’a décelé aucune contamination” (1).
* Accident du tir du 12/06/1972 avec retombées massives sur l’atoll habité de Tukela. Pas de bilan.
* Le tir « Centaure »  du 17/06/1974 contamine Tahiti à plus de 1000 km de Morurea. Il a fallu une étude récente à Villejuif sur les cancers de la thyroïde pour déceler de possibles conséquences (7).

Il faut y ajouter les nombreuses “bavures” des essais au Kazakhstan, en Nouvelle-Zemble (ex-URSS), dans le Nevada (USA), en Australie (essai britannique), dans les Îles Marshall et en Inde. La véritable histoire des essais nucléaires atmosphériques ne fait que commencer. Pour sa part, l’AMFPGN, par ses travaux et par l’envoi d’une commission d’experts en Polynésie, y contribue depuis 1988.

V. Les accidents nucléaires liés au traffic de radio-nucléides militaires

Cela recouvre deux chapitres distincts : l’exportation frauduleuse et crapuleuse de matériaux fissiles, les menaces d’utilisation terroriste d’engins nucléaires d’autre part :

* Exportation frauduleuse : dès la disparition de l’URSS, des quantités non négligeables d’uranium et de plutonium de « grade militaire » ont transité illégalement à travers la frontière. Il est difficile d’évaluer cette quantité. Selon l’Observatoire des armements, il s’agirait de 74 kilos au total. Mais il existe peu de documents fiables concernant les dégâts humains de ce trafic. On peut cependant citer un exemple documenté par l’AIEA (1) : Accident de Tammiku, Estonie, 21/10/1994. Une source de Césium 137 d’origine militaire a été dérobée dans un centre de stockage proche de Tallin. Le décès rapide du protagoniste principal, âgé de 25 ans, avait été faussement attribué à une toxémie traumatique. Il a fallu qu’un jeune garçon de 14 ans présente des brûlures et une aplasie pour que l’étiologie soit évoquée. En tout, sept personnes ont été exposées à des doses supérieures à 100 mGy et cinq ont subi des dommages graves. Les intervenants et les habitants des maisons voisines ont aussi été irradiés.
* Armes nucléaires et terrorisme : tout tourne autour de la fabrication de “bombes sales”, c’est-à-dire d’engins explosifs contenant des matériaux fissiles toxiques comme le plutonium 239. Cette fabrication est possible, mais la logistique reste très difficile : transport dangereux pour la kamikaze, repérage facile par des portiques détecteurs, impact préférentiel en milieu confiné pour maximiser les effets, etc. (8). Notre collègue Vic Sidel a écrit un livre sur ce sujet, et nous en avons publié un compte-rendu dans la revue (9). Pour rester dans l’actualité, voici la dernière information en date du 30 novembre 2007 (AFP) : La police slovaque et hongroise ont annoncé jeudi l’interpellation à leur frontière de 3 trafiquants, 2 hongrois et 1 ukrainiens, et la saisie d’un demi kilo d’uranium enrichi qui aurait pu être utilisé pour fabriquer une bombe sale.

Que retenir de cette longue énumération ? D’abord le rôle délétère du secret qui ne protège de rien sur le plan stratégique mais qui entraîne toujours de graves conséquences en santé publique. D’abord pour les acteurs survivants (pilotes, travailleurs, militaires) qui traînent toute leur vie durant la grande peur des lésions radio induites, et qui, même s’ils sont en bonne santé s’angoissent sans cesse du lendemain. Mais aussi très largement la population non informée et cependant victimes sans le savoir : C’est le cas des sibériens le long de la rivière Techa, des riverains des centres d’essais au Nevada, de Semi Palatinsk ou de la Polynésie française. Tous ces civils sacrifiés sur l’autel de la dissuasion et qui forment les immenses cohortes des blessés du nucléaire avec les survivants des catastrophes du nucléaire civil.
Il nous faut aussi intégrer ces données dans notre discours : Si nous voulons l’abolition des armes nucléaires, c’est d’abord pour empêcher l’holocauste nucléaire, mais aussi pour que cesse cette machine infernale à fabriquer des victimes immédiates et futures.
C’est enfin intégrer la reconnaissance des faits et la réparation non seulement pour leur légitimité mais parce qu’il s’agit de la seule possibilité d’alléger la souffrance des victimes aujourd’hui reniées, rejetées, bafouées, et finalement désespérées.

Le travail ininterrompu de recherche, d’expertise, d’observations médicales restent notre objectif principal. Pas à pas, un par un, tribunal après tribunal, nous devons progresser sans cesse vers la vérité et la justice pour les vétérans de l’AVEN. Si l’AMFPGN existe, c’est pour faire entendre une voix médicale sur les dangers extrêmes des armes atomiques. C’est aussi, avec tous les acteurs de la santé publique, faire ce difficile travail en étant acteur de la première étape indispensable du traitement du syndrome post-traumatique chronique et collectif qui habite les gueules cassées du nucléaire.

BIBLIOGRAPHIE :
1- Les accidents dus aux rayonnement ionisants, rapport du 15 février IRSN, 2007-79
2- Liste des accidents nucléaires dans le domaine militaire (WILKPEDIA) et atomic archive, broken arrows, 2007
3- Goldsboro’ events ; biblio.org/bomb/additional info
4- Mettler FA, Allen SN, military radiation accidents CRC press Boca Raton Ed,45/88 1990
5- Nenot JC, Robeau D, catastrophes et accidents nucléaires dans l’ex-union soviétique, collection IPSN, EDP Science Ed. 39/58 2001
6- Med et G.Nucl. 12,2,1997
7- Violot et al, Evidence of increase chromosomial abnormalities in French Polynesian thyroid cancer patients. Eur. J. Nucl. Med. Mol. Imaging ; 32,174/179, 2005
8- Nenot JC, Terrorisme et radioprotection, Rev. Gen. Nucl. 3,74/82, 2006
9- Med et G. Nucl. 20,3, 2005

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