Coûts et blessures de la dissuasion

Octobre 2008 Revue MGN, n°3, vol. 23

par BEN CRAMER

A l’heure de la sortie du Livre Blanc de la Défense et de la Sécurité, et de la nouvelle loi de programmation militaire, ….

Le Lecteur du Livre Blanc sera certainement soulagé d’apprendre que tout conflit majeur est exclu dans les 15 années à venir.  Une prédiction que nous aurons le loisir de vérifier grâce à l’accent nouveau – signé Hervé Morin – porté sur les investissements dans le domaine spatial. Renseignement et anticipation obligent. A défaut de disposer d’une armée de l’air-et -de-l’espace, il faut dire que dans ce domaine, les Européens, y compris la France, ne font pas le poids. Comparée aux Etats-Unis, (48 milliards de dollars), l’Union Européenne ne consacre que 1,425 milliard de dollars aux activités de défense du secteur spatial, soit 3 % du budget spatial militaire américain(1).Au chapitre des menaces figure sans surprise la prolifération nucléaire. A ce sujet, on pourra s’étonner du désintérêt manifesté à l’égard de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA), aujourd’hui incapable de mener à bien les missions qui lui ont été confiées ou qu’on exige d’elle. Son budget – cette “goutte d’eau” comme disait El-Baradei en octobre 2007 devant l’Assemblée Générale des Nations Unies – plafonne à  400 millions de dollars. C’est 13 fois moins que le budget annuel des (vingt) missions de maintien de la paix de l’ONU à travers le monde et 95 fois moins que le programme de contre-prolifération ‘Missile Defence’ du Pentagone.

Si  les artisans du Livre Blanc donnent l’impression de s’être calqués sur une vision très américaine – en raison même de l’intitulé – il n’en va pas de même pour la gestion des menaces terroristes. Le Département de l’Energie (DOE) dépense chaque année 1,3 milliard de dollars pour sécuriser les installations, notamment celles où le vol d’uranium hautement enrichi ne relève pas de la science-fiction. A Los Alamos par exemple (le Los Alamos National Laboratory), les Special Forces font régulièrement des intrusions. Et qu’en est-il de ce côté ci de l’Atlantique ? Pour externaliser les coûts, la mode du «low cost» va bénéficier aux sous-traitants, qui accompliront ces missions à moindre frais ; ainsi, le gardiennage par une société privée d’une base aéronavale jadis confié à la Marine (comme à Brest) sera bientôt aussi banal que la présence de vigiles à l’entrée des boîtes de nuit.

Pour faire face aux menaces liées à l’insécurité environnementale, les promoteurs du Grenelle de l’environnement seront déçus. Toutefois, Paris contribue, à hauteur de 60 millions de dollars, au fonds du Northern Dimension Environmental Partnership – NDEP ou partenariat environnemental de la dimension septentrionale. Objectif : assainir autant que possible  les anciennes bases militaires de la flotte russe. Plus près de chez nous, espérons qu’une enveloppe budgétaire sera prévue pour assurer le démantèlement ou la “déconstruction” en bonne et due forme des 4 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la génération du Redoutable à partir de cette année – en attendant le retrait du service actif des 6 sous-marins nucléaires d’attaque (SNA). Pour mieux gérer les retombées liées aux dérèglements climatiques, la conversion des forces se fait attendre.  La formation des officiers au sujet des “vérités qui dérangent” aussi. Mais ce handicap n’est pas une exception française. D’après un récent rapport de l’ Institute for Policy Studies, les Etats-Unisdépensent 88 fois plus pour les aspects militaires de la sécurité que pour répondre aux problèmes liés au climat.

Une “assurance-vie”…hors de prix ?

snatoulon“Garantir la sécurité de la Nation a un coût important. Chaque année, la dissuasion nucléaire coûte aux Français la moitié du budget de la justice ou de celui des transports. Ce coût, il doit bien entendu être maîtrisé autant que possible, dans le contexte financier que j’ai évoqué précédemment. Mais je suis déterminé à assumer ce coût” déclarait Nicolas Sarkozy à Cherbourg.  Cette « assurance vie » qu’évoquait Nicolas Sarkozy  – et qui a coûté au contribuable français la bagatelle de 450 milliards de dollars depuis 1945 – risque fort de connaître les aléas de la rigueur budgétaire et donc quelques retouches ou réajustements.

Jusqu’où ? «Notre arsenal comprendra moins de 300 têtes nucléaires. C’est  la moitié du nombre maximum de têtes que nous ayons eu pendant la guerre froide ». Cette information n’est pas anodine. En invitant les cinq puissances nucléaires reconnues par le Traité de Non Prolifération Nucléaire (TNP) à s’entendre sur des mesures de transparence, N. Sarkozy voudrait, à l’instar de Gordon Brown, s’afficher d’ici 2010 comme l’un des champions du désarmement.
Il a juste oublié que notre voisin britannique a été la première  puissance nucléaire à avoir levé le « secret défense » sur la quantité exacte de ses stocks de matières nucléaires et les a placés sous contrôle de l’AIEA. Il ignore sans doute que Paris avait refusé en son temps (1993) la proposition allemande de faire figurer dans un registre international,  les armes nucléaires, leur emplacement et le décompte des matières fissiles – une initiative ultérieurement soutenue par Londres et Ottawa. Quoi qu’il en soit, Sarkozy envisage cette réduction et l’on peut espérer qu’un échéancier sera bientôt présenté, voire débattu. Ce sera aussi l’occasion de savoir si cette mesure entraîne quelques économies (le coût des têtes nucléaires est classifié). En attendant, avec 300 têtes pour 65 millions d’habitants, nous nous situerons dans la moyenne mondiale (30.000 pour une population de 6 milliards) ; et on peut donc supposer qu’on s’arrêtera là.

La transparence …des dépenses

En matière de transparence nucléaire – une idée chère au locataire de l’Elysée – celle concernant les dépenses est-elle au rendez-vous ? Difficile d’évaluer correctement cette « assurance ». Avec un budget de plus de 4,2 milliards de dollars, – contre 55,5 milliards pour les Etats-Unis -, cela représente près de 13% du budget de la défense. (Contre 50% en 1975). Nous dépensons, pour maintenir en état notre force de dissuasion et ne pas mettre au chômage des milliers de travailleurs – 1.900 dollars par seconde. Evidemment, ces chiffres ne tiennent pas forcément compte de toutes les activités annexes, ni des forces classiques prévues uniquement pour seconder les forces nucléaires. Nous pourrions aussi inclure dans le décompte  les 450 millions de dollars investis (de 2006 à 2016) par le CEA du côté de Valduc pour « recharger» les têtes nucléaires.missile-m51
Ou encore les 84 millions de dollars du ‘plus important chantier de génie civil de l’ouest de la France’ qui mobilise à lui tout seul 2000 hommes et femmes et qui vise à aménager le site de Guenvenez, afin de mieux réceptionner les nouveaux missiles M51 – fabriqués par EADS pour 12 milliards de dollars ;

sans parler  du Programme d’Adaptation à la Limitation des Expérimentations Nucléaires ou PALEN, plus connu sous son sigle LMJ (Laser Mégajoule) au Barp, près de Bordeaux, censé offrir au personnel de la défense nucléaire les atouts de la simulation.

Pour éviter d’avoir à condamner des programmes ou même à les reporter – ce qui entraînera quelques surcoûts peu populaires, – Paris peut tenter quelques gymnastiques en assumant par exemple une « spécialisation de pourvoyeurs d’équipements stratégiques”. Cette option se résume à  courtiser les voisins. C’est dans ce paysage que s’inscrit la dissuasion “concertée” (un concept lancé par Alain Juppé en 1995) ou encore la “dissuasion partagée” (avec d’autres alliés européens). On dériverait ainsi…en faisant écho aux tractations secrètes menées sous la IVe République à partir de juin 1957. Il s’agissait alors de convaincre les Allemands de l’Ouest de contribuer financièrement à notre usine de séparation isotopique de Pierrelatte. Au nom de l’Europe, évidemment. En attendant d’autres arbitrages ou bricolages, – comme pour le deuxième porte-avions – l’opinion publique pourrait considérer qu’un armement aussi onéreux que prestigieux, destiné désormais à faire de la figuration au sein du commandement militaire intégré de l’Alliance Atlantique,  ressemble à s’y méprendre à du « bling bling » stratégique.

Notes
(1) 5% selon le dernier rapport d’information de l’Assemblée Nationale, rapporteurs Serge Grouard et Odile Saugues

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