LE 20ème CONGRÈS DE L’IPPNW à HIROSHIMA, VU DU CÔTÉ ÉTUDIANT.

LE 20ème CONGRÈS DE L’IPPNW à HIROSHIMA, VU DU CÔTÉ ÉTUDIANT.

THIERRY ARTZNER.

Cesplanade paix

La conférence des étudiants d’IPPNW à Hiroshima fin août a rassemblé une centaine de participants en provenance de plus de vingt pays. La diversité des étudiants, venus d’Europe, d’Amérique du Nord et du Sud, d’Océanie, d’Asie et d’Afrique a conduit à des discussions riches et variées. Ceci est bien sûr vrai du congrès médical également. Ainsi, de nombreux ateliers « régionaux » ont pu avoir lieu : sur le Moyen-Orient en premier lieu mais également sur l’Asie du Sud (avec des intervenants du Bangladesh, d’Inde, du Pakistan et du Népal et une présentation concernant les actions des étudiants en Indonésie pour faire pression contre la construction éventuelle d’une centrale nucléaire) et sur les Etats-Unis d’Amérique (une présentation sur la politique nucléaire de l’administration Obama). Cette diversité voile néanmoins des disparités importantes et toutes les régions de la planète n’étaient pas représentées dans des proportions équivalentes. À titre d’exemple, on trouvait peu d’étudiants provenant des pays qui détiennent l’arme nucléaire, hormis l’Inde. L’Iran était représenté par une étudiante (qui achevait son mandant de représentant international étudiant), mais aucun étudiant n’était présent pour le compte d’Israël. Enfin, on a pu rencontrer des étudiants qui n’étaient pas uniquement dans un cursus médical. Parmi les participants japonais, certains étaient infirmiers, d’autres ingénieurs, d’autres encore scolarisés dans le secondaire et une étudiante américaine suivait une formation dans l’agro-alimentaire.
Les thématiques abordées étaient elles aussi variées. D’ailleurs, certains ateliers traitaient de questions qui n’étaient pas strictement liées au nucléaire. C’est le cas de certaines initiatives de ICAN (International Campaign to Abolish Nuclear weapons), dédiées plus largement aux conséquences médicales de la guerre et de la violence liée aux armes à feu. J’ai notamment pu assister à des présentations du « small arms project » et des « one bullet story » par des médecins nigérians. Ces initiatives visent à mettre en lumière le coût économique, individuel, social et psychologique de l’usage des armes à feu. Elles contribuent à militer contre l’usage, la manufacture et le commerce de ces armes auprès des institutions internationales. L’idée directrice de ce projet est de mettre en avant le coût médical et humain de ces instruments à travers l’étude d’un cas clinique réel (en général une blessure par balle). Mise en perspective intéressante pour un étudiant en médecine français lorsqu’on sait à quel point la formation universitaire échoue à lier les cas cliniques individuels à des problématiques sociales plus générales. Il était bon, au cours des nombreux ateliers de la conférence des étudiants, de se rappeler à l’idée que les histoires médicales individuelles sont bien souvent indissolublement liées à des situations politiques collectives.
Autre initiative intéressante et surprenante qui fut présentée au cours d’une session plénière : le projet « don’t bank on the bomb ». Forme pragmatique de boycott fondé sur l’idée que le désinvestissement financier est une arme que chacun peut employer pour le désarmement, l’objectif de ce projet est d’informer les investisseurs sur les conséquences finales de leurs placements.
J’ai également suivi l’atelier consacré à l’industrie et à l’extraction d’uranium. Cette activité, essentielle aussi bien pour le nucléaire civil que militaire a lieu aux quatre coins de la planète : au Canada, en Inde, en Australie en Afrique du Sud ou encore au Kazakhstan, où aura lieu la prochaine réunion internationale d’IPPNW en 2014. En 1945, c’étaient des mines du Congo belge qui avaient fourni de l’uranium pour la construction des bombes. Déjà, des physiciens, le prix Nobel James Franck au premier chef, avaient compris l’importance de prévenir la prolifération et la guerre nucléaire en amont, par la fermeture des mines d’uranium. Cette conviction guide toujours les militants de IPPNW. Depuis, les études s’accumulent pour démontrer les dangers directement liés à l’uranium, soit en tant que métal lourd, soit en tant que matière radioactive.Niger, Arlit ville de l'uranium SOMAIR L’objet de cette rencontre entre médecins canadien, indien, suisse et nigérian était de faire le point sur ces études, de dénoncer les conditions inhumaines dans lesquelles le minerai est extrait dans des pays toujours trop nombreux et de déplorer la difficulté de conduire des recherches de terrain véritablement indépendantes à ce sujet.
La volonté d’adresser un maximum d’enjeux liés au nucléaire, et pas seulement la question des centrales nucléaire et des bombes atomiques, est l’un des pivot de ICAN. En effet, l’idée d’une « chaîne du nucléaire », qui va de l’extraction et de l’enrichissement de l’uranium à l’utilisation de l’énergie nucléaire dans l’industrie civile et militaire, a fait son chemin dans les discours de la majorité des participants de cette conférence. Il faut désormais penser de nombreux enjeux du nucléaire civil et militaire conjointement : mêmes problèmes de stockage des déchets, mêmes risques de détournement terroriste, mêmes enjeux de transport ou de prolifération. C’est précisément dans cette optique qu’un des projet qui m’a semblé le plus intéressant s’inscrit. C’est le projet mené par l’ancien représentant international des étudiants de IPPNW au charisme sympathique, Alex Rosen. Organisé avec l’aide du NWIP (Nuclear Weapons Inheritance Project), le projet de Rosen collige une cinquantaine d’affiches qui traitent chacune d’un accident ou d’une catastrophe nucléaire. Ce projet pédagogique, facilement exportable et transposable (les affiches, en anglais, peuvent être téléchargées sur Internet) documente ainsi de nombreuses facettes du danger que représente le nucléaire dans un format standardisé et didactique : pas seulement les bombes de Nagasaki et Hiroshima et les centrales de Tchernobyl et Fukushima, mais également les mines d’uranium du Gabon et de Chine, les essais nucléaire en Algérie et dans le Pacifique, les accidents de sous-marins nucléaires, l’accident de Three Mile Island etc. Bref, ce projet reprend l’idée d’une chaîne du nucléaire pour mettre en lumière les dangers de chacun de ses maillons. L’autre idée fondatrice de ce projet est d’étendre le concept de Hibakusha – victime de la bombe atomique – à toutes les victimes du nucléaire, aussi bien militaire que civil. Il s’agit donc également d’un travail de mémoire, initié et soutenu par les Hibakushas de Hiroshima et Nagasaki.
La tenue de ce vingtième congrès à Hiroshima, un peu plus d’un an après l’accident de Fukushima fut évidemment l’occasion pour les médecins et les étudiants d’écouter les témoignages des survivants, victimes et témoins directs de la puissance homicide du nucléaire. Le congrès étudiant s’est ouvert solennellement avec le témoignage de Masako Nakamoto. Infirmière au moment de l’explosion de la première bombe atomique sur le Japon, elle nous a raconté non seulement la stupeur des premiers jours après la catastrophe, mais également le souvenir indélébile pour la population locale et pour le Japon tout entier. D’autres rencontres, au cours d’ateliers et en petits groupes avec des survivants de Hiroshima, nous ont permis d’en apprendre plus sur leur sort après l’explosion. Nombreux furent ceux qui durent cacher leur présence à Hiroshima au moment de la bombe, et en particulier à leurs futurs époux, afin de pouvoir mener une vie normale. La honte et le stigmate invisible qu’ils portaient en eux les poursuivirent bien après avoir fait le deuil de leurs proches. Désormais logés dans des maisons de retraite financées par l’Etat japonais et escortés par leur accompagnant attitré, ils témoignent aujourd’hui devant des jeunes du Japon et d’ailleurs et militent unanimement contre l’utilisation du nucléaire militaire comme civil.
Je n’ai hélas pu assister qu’au témoignage d’un seul habitant de la région de Fukushima. Comme la plupart des Japonais que j’ai rencontrés au cours de la conférence, l’un des traits les plus saillant de son discours est sa défiance vis-à-vis de l’Etat et des institutions. Il exprimait en particulier sa colère contre ceux qui ne surent pas informer les populations du danger à temps et avec honnêteté. Bref, sa colère contre les experts officiels.
L’un des attrait majeur de ce congrès pour un étudiant curieux d’en savoir plus sur les dangers médicaux du nucléaire résidait à mon sens en grande partie sur la possibilité d’entendre et d’en apprendre plus auprès des experts que l’on a pas, ou moins, eu l’occasion d’entendre dans les médias, notamment au moment de l’accident de Fukushima. Or c’est là, de mon point de vue, une déception du congrès d’Hiroshima : ne pas avoir suffisamment adresser la catastrophe de Fukushima du point de vue des médecins et des physiciens, ne pas avoir pu dégager des enseignements concrets de cet événement, ne pas avoir su distinguer les erreurs qui ont émaillé la réponse des pouvoirs publics de leurs mérites. Aurait-il pu en être autrement ? Probablement pas. En effet, l’un des enseignement récurrent des ateliers et séances plénières du congrès est la difficulté de réaliser et de financer des études médicales et épidémiologiques de terrain indépendantes au sujet des effets des radiations sur la santé. C’est ce qui est ressorti au cours de discussions avec Alex Rosen ou avec les participants de l’atelier sur les mines d’uranium (en particulier Dale Dewar, Andreas Nidecker et Satyajit Singh). Mais c’est particulièrement au cours de l’atelier comparant les conséquences sanitaires de Tchernobyl et de Fukushima que cette réalité a été mise en évidence. Les participants n’étaient par exemple pas d’accord concernant les conséquences sanitaires de Tchernobyl présentées par Sebastian Pfugbeil. Les études sur les cancers ainsi que les pathologies fœtales et congénitales n’étaient, selon Peter Karamoskos, médecin nucléaire australien, pas bien réalisées. Ce qui se dégage de la comparaison entre ces deux accidents de centrales nucléaires est qu’il n’est pas possible de prédire ce qui se passera au Japon en fonction de ce que nous savons de ce qui s’est passé en Ukraine. D’une part, l’accident est différent : il y a apparemment dix fois plus de matériel radioactif à Fukushima qu’il n’y en avait à Tchernobyl. Par ailleurs, la situation à Fukushima n’est toujours pas totalement stabilisée (le sort de la piscine du réacteur 4, en particulier, n’est pas décidé).nuage contamination par le Césium à Fukushima
D’autre part, le territoire sur lequel a eu lieu l’accident de 2011 est différent : la surface est plus petite, mais davantage peuplée. Peter Karamoskos a néanmoins présenté la méthodologie et les objectifs du rapport de UNSCEAR (United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiation), qui paraîtra en 2013 et qui constituera la première étude approfondie aussi bien sur les niveaux d’exposition aux radiations après l’accident de Fukushima que sur leurs effets.
Pour finir, je tiens à remercier les membres du bureau de l’AMFPGN de m’avoir permis de participer à cette conférence. Je remercie chaleureusement Patrice Richard de m’avoir éclairé sur de nombreuses questions médicales et politiques au cours du congrès et je remercie particulièrement Abraham Béhar de m’avoir retenu et encouragé pour participer à ce rassemblement de la médecine pour la paix.
Liens utiles :
http://www.ippnw-students.org/Japan/hibakushamap.html
http://www.dontbankonthebomb.com/

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