Crise écologique et menaces nucléaires.

A propos de la Cop21. par Philippe Bujnoczky

Si la reconnaissance de l’impact de la crise écologique sur la sécurité internationale est en passe de devenir consensuelle, l’exploitation de l’énergie nucléaire dans les domaines civil et militaire ne semble toutefois pas apparaître comme une variable digne d’intérêt dans les réflexions actuelles. L’histoire a pourtant démontré à de trop nombreuses reprises que l’entretien des arsenaux nucléaires et le recours à l’énergie nucléaire présentaient des conséquences potentiellement ou effectivement catastrophiques pour la sécurité humaine. Quels sont les risques imposés par l’exploitation militaire et civile de l’énergie nucléaire dans un contexte géostratégique marqué par la crise écologique ? L’impact du changement climatique sur la sécurité internationale est de plus en plus admis comme un facteur déterminant les configurations géostratégiques et les options politiques à venir. Depuis près de dix ans, de nombreux colloques, séminaires et journées d’études sont en effet organisés autour de ce thème au niveau national, continental et international :

- En France, en mars 2006, le Haut comité français pour la défense civile a piloté une réflexion à propos de « L’impact des changements climatiques sur la protection des populations ». L’année suivante, la Délégation aux affaires stratégiques du ministère de la Défense a intitulé son séminaire : « 2040 – Évolutions climatiques et enjeux géostratégiques ». En avril 2009, le Collège interarmées de Défense a organisé un colloque ayant pour objectif ambitieux de cerner les « Conséquences géostratégiques du réchauffement climatique ». Etc. (1)

- L’Union européenne s’est elle-aussi impliquée dans ce champ de réflexion. En mars 2008, le Haut Représentant pour la diplomatie de l’Union a dirigé la rédaction d’un rapport à l’adresse du Conseil européen portant sur les changements climatiques et la sécurité internationale.

- Émanation de la principale organisation représentative de la communauté internationale, le Conseil de sécurité des Nations unies a également débattu, en avril 2007, de l’impact des changements climatiques sur la sécurité dans le monde.

Au-delà de ces discussions et rapports d’experts, des chefs d’État se sont publiquement exprimés sur ce sujet dans des discours relayés par les grands médias. En février 2015, à l’occasion de son voyage aux Philippines, le Président François Hollande a fait de « la lutte contre le réchauffement climatique […] un enjeu de paix », avant de préciser solennellement : « S’il y a un réchauffement qui se poursuit dans les prochaines décennies, c’est la guerre qui s’annonce. Ce n’est pas seulement la catastrophe, c’est la catastrophe qui va faire la guerre et la guerre va encore amplifier la catastrophe. » Trois mois plus tard, dans le Connecticut, le Président Barack Obama affirmait à son tour : « À travers le monde, le changement climatique augmente les risques d’instabilité et de conflits ».

Si la reconnaissance de l’impact de la crise écologique sur la sécurité internationale est en passe de devenir consensuelle, l’exploitation de l’énergie nucléaire dans les domaines civil et militaire ne semble toutefois pas apparaître comme une variable digne d’intérêt dans les réflexions actuelles. L’histoire a pourtant démontré à de trop nombreuses reprises que l’entretien des arsenaux nucléaires et le recours à l’énergie nucléaire présentaient des conséquences potentiellement ou effectivement catastrophiques pour la sécurité humaine. Quels sont les risques imposés par l’exploitation militaire et civile de l’énergie nucléaire dans un contexte géostratégique marqué par la crise écologique ? C’est précisément à cette question qu’il est nécessaire de répondre pour prendre l’exacte mesure des défis qui attendent l’humanité. Posons d’ores et déjà que la crise écologique est susceptible d’accentuer indirectement et directement les menaces nucléaires pesant sur la sécurité humaine.

L’influence indirecte de la crise écologique sur la persistance des politiques de dissuasion nucléaire n’est pas le moindre problème auquel l’humanité risque d’être confrontée.  Car c’est au niveau psychologique, là-même où se noue la dépendance des États possédants à leur arsenal nucléaire, que peut s’exercer l’influence indirecte en question.

Manifestation d’une logique de division rompant la communauté humaine, la seule possession de l’arme génocidaire entre toutes a introduit la méfiance et la menace interétatiques comme mode d’appréhension politique. Cette fission du sentiment d’appartenance à la famille humaine a fait émerger au fil de l’histoire une variation des figures d’un autre définitivement étranger et agressif. Qu’il prenne le visage de « l’Empire du Mal » soviétique décrit par Ronald Reagan, du « Grand Satan » américain dénoncé par les dirigeants iraniens ou de « l’Axe du Mal » défini par George W. Bush au regard de trois puissances notoirement suspectées de manquer à leur signature du Traité de non-prolifération (TNP), ce tout-autre est perçu comme une entité absolument mauvaise devant être par nature éliminée.(2)
Du fait de son pouvoir génocidaire, l’arme nucléaire a ainsi exacerbé à outrance la partition du monde entre soi et les autres dans une perspective manichéenne menant vers le conflit. (3)

Hiroshima colombe 2015

Hiroshima colombe 2015

Or, la crise écologique promet une concurrence accrue pour l’accès aux ressources vitales et énergétiques déjà marqué par des déséquilibres politiquement fondés. Dans ce contexte crispé par la double pression démographique et  migratoire, les intérêts particuliers risquent de fracturer encore davantage le sentiment d’appartenance commune en radicalisant de multiples oppositions entre des groupes nationaux ou des sous-groupes ethniques.

Soulignant cette dérive, la remarque de Jean Ziegler ciblant la répartition inégale des richesses prend un relief vertigineux à l’horizon de la crise écologique : « Jean-Paul Sartre a magnifiquement dit les mécanismes cachés de la violence structurelle se déployant dans le monde de la rareté organisée : ‘Dans la réciprocité modifiée par la rareté, l’autre nous apparaît comme le contre-homme en tant que ce même homme apparaît comme radicalement Autre. C’est-à-dire porteur pour nous d’une menace de mort’ ».(4) Précisément, cette partition de l’humanité entre soi et des autres hostiles, faisant la part belle aux nationalismes de toute sorte, renforce la logique sous-jacente à la dissuasion nucléaire opposant la menace à la peur inspirée par la puissance rivale. En définitive, l’influence indirecte de la crise écologique sur la perpétuation des politiques de dissuasion tient à l’entretien d’un climat de méfiance radicalisant l’étrangeté inconciliable des autres. Plaqué sur les rapports entre États dotés d’un arsenal nucléaire, ce climat politique pourrait s’avérer catastrophique à l’amorce d’un conflit si l’on considère ce principe général posé dans une perspective psychosociologique par Harald Welzer : « Une fois un conflit défini ainsi comme opposant des groupes ‘nous’ et ‘eux’ comme des catégories différentes, les solutions de conciliation deviennent impensables, et cela a pour effet que ces conflits sont partis pour durer, en tout cas jusqu’à ce qu’un côté ait vaincu l’autre ».(5)

Dans ce contexte général marqué par le renforcement des catégorisations, la crise écologique est aussi susceptible d’aggraver directement les menaces nucléaires dans le domaine militaire. En substance, l’illusion héritée de la Guerre froide selon laquelle l’arme nucléaire aurait sauvé le monde d’une conflagration générale ne résiste pas aux conditions imposées par le réchauffement climatique.

Particulièrement, cette conviction fallacieuse faisant de l’arme nucléaire un outil de paix s’effondre devant des analyses historiques menées jusqu’à leurs derniers développements et les perspectives géostratégiques à venir. Il faut donc maintenant reconnaître que la paix entre les deux grandes puissances du passé n’a pas été préservée grâce aux armes nucléaires, mais malgré elles (6) ; et il faut ajouter que dans un monde multipolaire où les risques de conflits conventionnels se multiplient à cause de la crise écologique s’accroît aussi la menace d’un embrasement nucléaire.

Or, nous assistons actuellement à une multiplication et à une radicalisation de tensions mettant en scène des pays se disputant la possession de zones maritimes économiquement irrésistibles dans une logique d’exploitation outrancière. Signant la dépendance sévère des pays impliqués aux énergies fossiles, l’attractivité de ces zones rime avec la convoitise de nouvelles ressources de pétrole et de gaz ; elle se confirme dans certains cas lorsqu’un contrôle des routes maritimes est en jeu. Se déroulant sur fond de nationalisme et d’une escalade des présences militaires, ces zones de tensions entraînent de nombreuses puissances – pour certaines nucléaires – de plus en plus près d’un seuil de conflit déjà franchi de façon ponctuel par le passé. Chacun des exemples suivants implique au moins une puissance nucléaire :

carte mer de Chine

- En mer de Chine méridionale, la Chine, le Vietnam, les Philippines, la Malaisie, Taïwan et le sultanat de Brunei se disputent la possession d’îles et des zones maritimes environnantes. En 1988, la Convoitise des îles Spratly a déclenché un conflit sino-vietnamien faisant 68 victimes vietnamiennes. Depuis, des accrochages impliquent régulièrement les deux pays.

Situées au carrefour de routes maritimes, ces zones recouvrent des sous-sols gorgés de pétrole et de gaz. Leur possession présente donc un double bénéfice économique : contrôle du transport maritime et exploitation des ressources naturelles. Or, par le jeu des partenariats économiques, les États-Unis se retrouvent opposés à l’expansionnisme chinois et dénoncent les violations de normes internationales commises par l’Empire du milieu.

- Le Japon et la Chine se disputent une zone située en mer de Chine orientale recouvrant là-aussi des gisements de pétrole et de gaz.

- Dans l’Atlantique-sud, la découverte de champs pétrolifères et gaziers dans les fonds entourant les îles Malouines a ranimé les tensions entre le Royaume-Uni et l’Argentine après la guerre de 1982. Alors que le gouvernement de Londres a autorisé des prospections dans le secteur, les autorités de Buenos Aires ont dénoncé des forages illégaux.

- Dans une région particulièrement instable, les réserves pétrolières et gazières de la Méditerranée orientale font l’objet de revendications opposant Israël, le Liban, la Syrie, Chypre et la République turque de Chypre du Nord. (7)

Artique canada

Artique canada

- Zone emblématique du réchauffement climatique, l’Arctique se profile dans un proche avenir comme la proie de convoitises nationales à cause des ressources énergétiques et du contrôle de nouvelles routes maritimes dégagées par le recul des glaces. Révélateur de l’absurdité d’un mode de vie basé sur la consommation outrancière des énergies fossiles, l’Arctique est particulièrement impacté par un réchauffement climatique dû aux émissions de gaz à effet de serre et devient le projet d’un genre d’exploitation ayant contribué à ce même réchauffement, tout en inspirant des revendications nationalistes potentiellement porteuses de conflits. Illustration de cette dangereuse vanité, les membres de l’expédition « Akademik Fiodorov » ont planté en 2007, par 4200 mètres de fond, un drapeau russe en titane afin d’appuyer des revendications de souveraineté nationale. (8)

Relativisant les déclarations de bonnes intentions des pays concernés à propos de la réduction des émissions de gaz à effet de serre, la convoitise de nouvelles zones pétrolifères renseigne notoirement sur la persistance d’un modèle d’exploitation concurrentielle générateur de conflits.
De surcroît, au regard des quantités de fuel et de kérosène englouties par le secteur militaire, se profile le cercle vicieux d’une dépendance pouvant s’énoncer comme suit : L’entretien des forces armées accroît le risque de conflits dans une conjoncture marquée par la raréfaction progressive des ressources en pétrole. En effet, comme le rappelle Ben Cramer : « Aux États-Unis, le secteur militaire consomme davantage d’énergie que l’industrie civile. Avec 500 000 bâtiments et autres infrastructures répartis dans 500 grandes bases à travers le monde, le Pentagone est le premier consommateur d’énergie au monde. Deux milliards et demi de litres (fuel, kérosène) sont consommés uniquement par l’armée de l’air. Le F-16, avion de combat, consomme en une heure autant qu’un automobiliste américain durant 3 ans. Bref, ceci explique pourquoi le pays qui représente 5% de la population du monde s’approprie le quart du pétrole du monde. [Dans le même ordre d’idée,] la presse britannique rappelle que le ministère britannique de la Défense est responsable de 70% de toutes les émissions de dioxyde de carbone émises par l’État ».(9)

La sévérité de cette dépendance énergétique fait miroiter l’exploitation de nouvelles ressources pétrolières comme un intérêt vital susceptible de garantir la sécurité de pays concurrents. Engageant plusieurs puissances nucléaires, la convoitise des réserves restantes risque donc de prendre l’allure d’une course à tombeau ouvert.

La perspective d’une pénurie des énergies fossiles risque aussi de multiplier les menaces imputables à une industrie nucléaire civile appelée à se répandre davantage. De surcroît, ne générant pas directement d’émissions de gaz à effet de serre, l’énergie nucléaire a été abusivement présentée par ses promoteurs comme la solution au réchauffement climatique alors qu’elle est incontestablement la plus nocive pour l’humanité et pour l’environnement. Cette évolution attendue, qui confirme s’il en était besoin la logique d’exploitation outrancière des ressources non renouvelables, impose des menaces illimitées dans le temps, l’espace physique et l’espace social. Les points suivants, qui sont susceptibles de prendre davantage de relief avec la généralisation du recours à l’énergie nucléaire, définissent d’ailleurs les contours de ce que le sociologue Ulrich Beck appelle « la société du risque planétaire »(10) :

- Trahissant l’illusion de maîtrise et de sécurité absolue, les catastrophes nucléaires du type Tchernobyl et Fukushima laissent entrevoir une absence de limites puisqu’elles impactent et continueront à impacter de vastes zones interdites à toute habitation, à mobiliser durablement d’énormes ressources économiques et surtout à frapper dans les esprits et les corps plusieurs générations de victimes stupéfaites. Mais au-delà de ces conséquences réelles, de telles catastrophes sont potentiellement porteuses de nuisances supérieures menaçant l’existence même de pays et de continents. Évoquant le risque d’une explosion nucléaire envisagé aux premiers jours de la catastrophe de Tchernobyl, Vassili Nesterenko, directeur à l’époque des faits de l’Institut de l’énergie nucléaire de la Biélorussie, précisait en ces termes les conséquences d’une telle éventualité : « Kiev aurait été rasée. Toute la population de Minsk, de Gomel, d’autres villes biélorusses aurait été très fortement irradiée. La Biélorussie serait devenue inhabitable à tout jamais. Je suppose que l’Europe serait devenue durablement impropre à l’habitation. »(11) Dans le même ordre d’idée, le Premier ministre japonais Naoto Kan a déclaré à propos de Fukushima : « Au cours de la semaine qui a suivi l’accident, je me suis sans cesse demandé jusqu’où cette catastrophe menaçait d’empirer. J’ai été amené à envisager le pire des scénarios. Parfois j’y réfléchissais seul, parfois entouré d’experts. Un jour, un expert m’a déclaré qu’il ne fallait pas écarter l’hypothèse d’évacuer la capitale Tokyo et ses environs, soit une évacuation de plus de 30 millions de personnes. Cette possibilité a été évoquée. » (12) Tels sont les risques que les partisans du nucléaires sont prêts à imposer sous prétexte de contrer les méfaits du réchauffement climatique.

- Invalidant la propreté vantée de l’énergie nucléaire, les tonnes de déchets radioactifs qui s’accumulent au fil des ans illustrent de façon emblématique les risques durables imposés aux sociétés et à leurs environnements. Concurrençant l’âge actuel de l’Homo prétendument sapiens, la dangerosité des déchets de haute activité à vie longue se chiffre en centaines de milliers d’années et oblige, en l’absence d’un stockage définitif, le corps social à exercer une gestion et une surveillance ininterrompues. Traduction d’un désir d’empire sur une évolution dont notre espèce est pourtant issue, le stockage de ce type de déchet dans des couches géologiques profondes signerait notre empreinte par-delà la longévité des sociétés et probablement celle de notre espèce… tandis que les ressources fossiles, issues de millions d’années de décomposition de matières organiques, tendent à disparaître comme autant de taches semblant souiller un narcissisme démesuré et pourtant éphémère.

Confirmant ce désir d’emprise s’étendant dans tous les secteurs de l’environnement, il avait été envisagé pendant un temps d’abandonner les déchets nucléaires dans des failles séparant les plaques tectoniques. Mais devant l’infaisabilité d’un tel projet, le largage des fûts en pleine mer a été pendant des années l’option retenue avant qu’un entreposage à ciel ouvert ne prenne le relais. De fait, si l’énergie nucléaire ne produit pas directement de gaz à effet de serre, elle génère une pollution autrement plus nuisible qui devrait à elle seule interdire l’hypothèse d’une exploitation accrue.

- À l’image des réserves mondiales d’uranium, les centrales nucléaires ne sont pas éternelles ; leur vétusté inéluctable appelle la question du démantèlement. Or le démantèlement d’une centrale nucléaire révèle les limites des capacités techniques et financières nécessaires à sa réalisation. En particulier, des problèmes de sécurité dus aux quantités de matières radioactives à manipuler, la génération de nouveaux déchets s’ajoutant à ceux issus des exploitations et le coût insupportable pour les économies nationales (13) devraient dissuader de construire de nouveaux réacteurs.

- Comme l’a souligné dans son rapport de 2008 le Haut représentant pour la diplomatie de l’Union européenne Javier Solana, « l’éventualité d’un recours plus important à l’énergie nucléaire pour la production d’électricité pourrait susciter de nouvelles inquiétudes en matière de prolifération dans le contexte d’un régime de non-prolifération déjà soumis à des pressions ».(14) Dans un ordre d’idée voisin, Al Gore prévoyait dès 1992 des troubles politiques similaires imposés par le changement climatique : « de nombreuses sociétés auront subi des désordres politiques ou des révolutions, et on est malheureusement en droit d’imaginer que certaines des guerres qui en résulteront verront l’emploi d’armes atomiques rudimentaires, parce que, dans notre incapacité à gérer la technologie avec sagesse, nous n’avons pas su mettre fin à la prolifération nucléaire ».(15)

Le lien posé entre la généralisation du recours à l’énergie nucléaire et la possibilité de fabriquer des armes radiologiques ou nucléaires mérite qu’on s’y arrête car il pointe une contradiction interne du Traité de non-prolifération. En effet, les États parties au TNP non dotés d’armes nucléaires s’engagent, selon les termes de l’article II, à « ne fabriquer ni acquérir […] des armes nucléaires ou autres dispositifs nucléaires explosifs » en contrepartie de quoi ils ont le « droit inaliénable », selon l’article IV, « de développer la recherche, la production et l’utilisation de l’énergie nucléaire… à des fins pacifiques est-il précisé. » Les prévisions politiques précitées invalident précisément la cohérence de ces deux dispositions.

Au regard de l’ensemble des risques imposés par l’industrie nucléaire civile, il serait grand temps d’arrêter les dégâts et les frais au lieu de se précipiter dans une fuite en avant. Il faudrait aussi prendre le temps de considérer sérieusement les paroles de l’ancien Premier ministre japonais Naoto Kan prononcées à propos de Fukushima : « L’expérience du 11 mars m’a fait beaucoup réfléchir. Concernant le nucléaire, j’ai opéré un virage à 180 degrés. Puisque le nucléaire est aux mains des hommes et qu’il y a toujours le risque d’une erreur humaine, la sécurité absolue n’existe pas. L’unique sécurité, c’est de ne pas avoir recours au nucléaire, c’est de ne pas avoir de centrales nucléaires. C’est ma conclusion. »(16)

Au terme de ce rapide examen, il apparaît, en dépit de leur effacement dans les débats actuels, que les menaces nucléaires s’inscrivent dans le prolongement de la crise écologique. Elles constituent en quelque sorte les inconnues des prochaines équations géopolitiques dans une conjoncture internationale saturée d’incertitudes. Leur méconnaissance, inspirée par le second plan où elles sont maintenues, les rend d’autant plus pernicieuses, alors que la crise écologique devrait rappeler plus que jamais l’urgence d’un monde libéré de l’arme et de l’énergie nucléaires, toutes deux porteuses de fausses promesses d’indépendance et de sécurité.

Particulièrement, l’entrée en vigueur d’un traité prohibant l’arme nucléaire pourrait inspirer une dynamique utile à la résolution, ou du moins à l’atténuation, des multiples problèmes issus de la crise écologique. Un tel traité, qui aurait valeur d’interdit structurant, constituerait en effet une riposte face au déchaînement actuel des pulsions d’emprise et de destruction – ces avatars de la pulsion de mort – caractérisant la mainmise de l’homme sur l’environnement. Car ce sont bien les interdits qui manquent cruellement à la construction d’un ordre international capable de supporter durablement la succession des générations humaines. Empêtrées dans des politiques du présent où le profit sans entraves tient lieu de boussole, nos sociétés se précarisent sur fond d’inégalités insupportables. Contre cette dérive, des interdits et des limites doivent être posés dans le vaste domaine politique pour offrir un nouvel horizon aux générations à venir : interdiction des armes nucléaires bien sûr ; mais aussi limites dans l’exploitation de ressources naturelles mieux partagées, interdiction de la spéculation boursière sur les aliments de base, prohibition de l’accaparement de terres par des sociétés privées ou des États tiers… etc.

La mise en œuvre de telles mesures impose des réformes institutionnelles allant dans le sens d’un rééquilibrage des pouvoirs régissant la communauté des nations. Il est politiquement et moralement inadmissible que l’organe exécutif de l’Organisation des Nations unies soit piloté par cinq membres permanents qui sont aussi les cinq puissances nucléaires reconnues par le Traité de non-prolifération : les États-Unis, la Russie, le Royaume-Uni, la France et la Chine. Le Conseil de sécurité de l’ONU doit être réformé dans la double perspective d’une interdiction des armes nucléaires et d’une démocratisation des relations internationales. (17) Des organisations au pouvoir véritablement coercitif pourraient aussi être créées pour faire tenir les engagements des États en matière de réduction de gaz à effet de serre… etc.

L’ensemble de ces réformes institutionnelles favoriserait l’établissement d’une « société internationale » réclamée en son temps par Albert Camus « où les grandes puissances n’aur [aient] pas de droits supérieurs aux petites et aux moyennes nations. »(18) Ce n’est qu’à cette condition que les premiers mots de la Charte des Nations unies – « Nous, les peuples… » – pourraient légitimement être invoqués par les représentants des États. Ce « Nous », impliquant l’interdépendance des nations dans un monde aux ressources limitées, est la signature d’une communauté de nations assumant sa diversité sans rejeter l’autre dans une étrangeté radicale.

Hiroshima 2015

Hiroshima 2015

Références

1. Cf. Philippe Leymarie, « Les armées face au réchauffement climatique », Les blogs du Diplo, 5 mai 2009.

2. L’expression « Empire du Mal » a été employée par Ronald Reagan le 8 mars 1983 devant l’Association nationale des Évangélistes. George W. Bush a dénoncé en janvier 2002 « l’Axe du Mal » constitué par l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord. L’expression « Grand Satan » est régulièrement employée par les dirigeants successifs de l’Iran depuis la révolution islamique de 1979.

3. Cf. Philippe Bujnoczky, « Le bon et mauvais objet », Médecine et guerre nucléaire, vol.25, n°1, mars 2010.

4. Jean Ziegler, L’empire de la honte, Paris : Librairie Arthème Fayard, coll. Le livre de poche, 2005, pp. 58-59.

5. Harald Welzer, Les guerres du climat, Paris : Éditions Gallimard, coll. Folio/actuel, 2009, p. 307.

6. Cf. Georges-Henri Soutou, La Guerre froide, 1943-1990, Paris : Librairie Arthème Fayard/ Pluriel, 2010, p. 188.

7. Cf. Michael T. Klare, « La guerre du pétrole se joue en mer », Le Monde Diplomatique, février 2015.

8. Cf. Harald Welzer, op. cit., p. 166.

9. Ben Cramer, Guerre et paix… et écologie, Gap: Éditions Yves Michel, 2014, pp. 128-129.

10. Entretien avec Ulrich Beck extrait du documentaire de Kenichi Watanabe, Le monde après Fukushima, Arte France/ Kami productions, 2012.

11. « L’Europe aurait pu devenir inhabitable.. », entretien avec l’académicien Vassili Nesterenko, par Galia Ackerman, in Guillaume Grandazzi et Frédérick Lemarchand, Les silences de Tchernobyl, Paris : Éditions Autrement, coll. Mutations n°230, 2004, p. 25.

12. Entretien avec Naoto Kan extrait du documentaire de Kenichi Watanabe, Le monde après Fukushima, Arte France/ Kami productions, 2012.

13. Madame Corinne Lepage estime à 150 milliards d’euros le démantèlement des 58 réacteurs que compte la France. Entretien avec Corinne Lepage extrait du documentaire de Bernard Nicolas, Centrales nucléaires : démantèlement impossible, Arte France & Electric Presse, 2012.

14. « Changements climatiques et sécurité internationale », document établi par le Haut Représentant et la Commission européenne à l’attention du Conseil européen, S113/08, 14 mars 2008, p. 5.

15. Al Gore, Urgence planète terre. L’esprit humain face à la crise écologique (Earth in the Balance, 1992), Éditions Alphée/Jean-Paul Bertrand, 2007, pp. 266-267.

16. Entretien avec Naoto Kan extrait du documentaire de Kenichi Watanabe, Le monde après Fukushima, Arte France/ Kami productions, 2012.

17. Cf. Philippe Bujnoczky, « Un obstacle structurel au désarmement nucléaire. Pour une réforme du Conseil de sécurité de l’ONU », Médecine et guerre nucléaire, Vol. 26, n°3, septembre 2013.

18. Albert Camus, « Éditorial de Combat du 8 août 1945 », dans Actuelles. Écrits politiques, 1950, Paris : Éditions Gallimard, coll. Folio/Éssais (1997), p. 69.

Laisser un commentaire

Nuage
Evènements à venir

  • 14.09. - 30.12.2016 |
    Spectacle “A-DEMOCRATIE” de et par NICOLAS LAMBERT
    » En savoir plus «