Dans la série des hommes illustres antinucléaires: Bertrand Russell Prix Nobel de littérature en 1950

Octobre 2009 Revue MGN, n°3, vol. 24

Par le Dr ABRAHAM BEHAR

200px-russell1907-2Des physiciens et des chimistes ne sont pas les seuls à marquer l’histoire de la lutte contre les armes nucléaires. Voici un mathématicien philosophe qui durant une longue vie de combat pour la paix, fut aussi la cheville ouvrière de la lutte contre l’arme atomique.
Né le 18 mai 1872 à Ravenscroft (Pays de Galles) dans une famille bourgeoise très select, il est le petit fils du premier ministre conservateur. Il va perdre très tôt ses 2 parents et sera élevé par sa grand-mère.
Ses études seront prestigieuses au célèbre “Trinity college” de Cambridge, et il va se distinguer dans 2 matières, les mathématiques et la philosophie, et fera de solides études en sciences économique et politique.


C’est d’abord en tant que mathématicien qu’il va être connu: il conçoit cette discipline comme étant avant tout une logique et donc un simple langage différent pour exprimer celle-ci. Ainsi naîtra le “paradoxe Russell” qui le rendra célèbre : nombre d’entre nous se souviennent du temps passé sur les bancs de l’école où l’on apprenait la différence entre axiome et théorème.
Par exemple l’axiome d’Euclide est le principe fondateur de la géométrie qui porte son nom. Toutes les autres constructions géométriques sont fondées par des théorèmes emboîtés les uns dans les autres, tous démontrables de la définition de l’angle à la théorie des coniques.
Ce que traduit le paradoxe de Russell est le fait suivant : chaque théorème a comme fondement plus ou moins lointain un axiome, celui-ci est virtuellement présent dans chaque démonstration mais jamais et par définition dans la chaîne de démonstration! Comme le chat de Schrödinger, il est à la fois présent et absent. C’est cette logique basée sur ce paradoxe proposé comme refondateur de la science qui est l’objet de son livre “principia mathématica”.
C’est en cohérence avec cette réflexion que RUSSELL va devenir philosophe et chantre de la nouvelle logique. Il s’agit d’analyser toute phrase, toute proposition en en extrayant toutes les significations démontrables puis de différencier celles-ci: Voici un exemple, quoi de plus banal que le verbe être? Et pourtant on peut en dégager trois significations différentes;
1- le verbe être de la prédication ; “je suis celui qui est” dit le seigneur, ou “que le monde soit et le monde fut”
2- Le verbe être de l’existence: “je suis toto” “tu es français” “la maison est là”
3- Le verbe être de l’égalité: “un est un”, “x est égal à y” “un homme est un homme”.
Il y a donc au moins 3 significations dans un vocable, l’analyse de tout tout texte n’est donc pas possible si on n’indique pas explicitement quel référent est pris en compte pour le verbe être.
Muni de sa logique et en accord avec sa philosophie, Bertrand Russell va être sa vie durant un infatigable pacifiste persécuté et renvoyé de tous les établissements prestigieux où il enseigne, en Grande Bretagne et aux Etats-Unis, à cause de son attachement (immodéré?) à la paix. Tout a commencé avec la première guerre mondiale, Dès 1914 il collecte sans succès une pétition pour la neutralité de la Grande Bretagne. En 1916 il fait campagne contre la conscription et pour la défense d’un objecteur de conscience, avec une condamnation à la prison en résultat. En 1918, son article dans “The Tribunal” suggérant que la seule utilisation des armées américaines sur le sol anglais est d’être des briseurs de grèves (comme aux USA), lui vaudra 6 mois de prison.
Il va alors développer son pacifisme dans 2 directions:
- La non-violence, qu’il appelle la résistance passive, sur le modèle des Quakers et de Tolstoï.
- L’appel pour un parlement mondial, différent de la SDN, car effectivement élu par les peuples et non formé par les délégués des états, avec une gouvernance mondiale pour régler les conflits.
Il est en même temps résolument anti-fasciste et appelle de ses vœux une armée internationale pour vaincre le nazisme. Il appuie enfin l’appel d’Einstein de 1931 pour le refus du service militaire national en cohérence avec sa préférence pour une lutte mondiale anti-nazi mais en dehors des armées nationales impérialistes.
Une longue épopée: le combat de BERTRAND RUSSELL contre l’âge nucléaire;
Bertrand Russell fut l’un des premiers avec Albert Camus, a rejeté le “nuclear age”. En novembre 1945, à la chambre des lords, il explique le processus mortifère de la course à la puissance maximale des bombes à hydrogène et prévoit la capacité rapide de la Russie d’être à son tour une puissance nucléaire. Il soutient le plan BARUCH (voir MGM N°23-3) et rejette l’absurde politique américaine de leadership nucléaire exclusif des USA.
En 1950, il reçoit le prix Nobel de littérature y compris pour son passionné plaidoyer pour la paix au travers d’un gouvernement mondial;” New hope for a changing world”. En 1954, après les essais de BIKINI et les retombées mortelles pour les habitants des îles Marshall, il propose pour la première fois un contrôle international sur les matériaux fissiles, un « CUT OFF TREATY” qui est à l’ordre du jour de l’ONU, maintenant. Mais Russell est aussi convaincu que rien ne peut se faire sans mobilisation de l’opinion publique, et pour se faire, mettre en mouvement la communauté scientifique. Il va proposer un texte, approuvé par lettre par Einstein peut avant son décès, c’est le fameux “EINSTEIN RUSSELL MANIFESTO” aussitôt signé par de nombreux prix Nobel, y compris par des soviétiques (MGM 24-2): Ce texte appelle entres autres à la fin de la menace nucléaire de la guerre froide, il propose des mesures concrètes pour stopper la prolifération atomique, pour un contrôle international sur les matériaux fissiles et des procédures est-ouest pour régler pacifiquement les conflits. Il va appeler ensuite à la constitution d’un comité d’experts des pays neutres, (les non-alignés) pour mesurer et évaluer les effets immédiats et à long terme des retombées radioactives qui mettent en péril l’espèce humaine.C’est sous son hospice que s’ouvre en 1957 la première conférence des scientifiques à “PUGWASH” (MGM N°24-2). Cette conférence activement organisée par JOSEPH ROTBLAT, va installer 3 commissions permanentes, sur les dangers de l’énergie nucléaire, le contrôle des armes nucléaires, et sur la responsabilité sociale des scientifiques. Le premier traité d’arrêt partiel des essais atomiques a été initié par cette conférence. Russell ne se contente pas de ces avancées, il va aussi mobiliser toute l’opinion publique et présider la “campaign for nuclear disarmement” (CND) qui lutte jusqu’à aujourd’hui pour un désarmement nucléaire britannique unilatéral et l’expulsion des bases militaires US, car la règle dans toutes les campagnes pour l’éradication des armes atomiques est toujours de balayer d’abord devant sa propre porte. Notons aussi qu’il à constamment associé cette action au combat pour le désarmement en général avec une contrepartie positive dans la prévention des conflits et l’intervention de vrais casque bleus comme force d’interposition. Devant l’inertie des gouvernements et l’accélération de la course aux armements atomiques, à l’age de 88 ans, Russell milite pour des actions plus radicales : en août 1961 le jour d’Hiroshima, au cours d’un meeting monstre à Hyde Park (Londres) il appelle à l’extension de la désobéissance civile et à l’occupation non violente des bases américaines de fusées Polaris. Il est arrêté et de nouveau emprisonné pour “incitation publique à la désobéissance civile”.
Cela ne l’empêche pas de jouer un rôle important dans la résolution pacifique de 2 conflits majeur en 1962:
1- La crise des missiles soviétiques à Cuba.Tout au long de la crise il va intervenir auprès de Kennedy et Khroutchev pour proposer une désescalade progressive de l’alerte atomique. Il va réussir à convaincre les USA de ne pas intervenir DIRECTEMENT en envahissant Cuba (l’épisode de la “baie des cochons” est l’œuvre unique des réfugiés cubains de Miami), et il va obtenir le retrait des missiles par l’URSS, confirmé par une lettre personnelle de KHROUTCHEV. Par contre, il va échoué dans l’exécution de la réciproque du démantèlement des missiles à Cuba, qui aurait dù avoir lieu sur les bases américaines de Turquie.
2- Le conflit entre l’Inde et la Chine au Cachemire. Il a réussit à désamorcer le conflit grâce à ses relations personnelles avec NEHRU et ZHOU EN LAI. Le lien entre les grands conflits classiques et la menace nucléaire lui ont toujours paru évident, car contrairement à la légende classique qui veut que l’age atomique a vu diminuer les conflits, il constate en fait strictement le contraire.
Très tôt, Russell s’est opposé à la guerre du Vietnam, en créant la fondation “RUSSELL pour la paix” EN 1963 il va franchir un pas de plus dans la dénonciation de cette sale guerre. Après avoir pris la tête du mouvement pour la paix par la résistance à l’impérialisme US il va créé le tribunal international pour les crimes de guerre américains au Vietnam fondé sur les mêmes principes que ceux qui ont édifié le tribunal de Nuremberg.
Jusqu’à son dernier souffle, le 2 février 1970, il aura combattu pour la sortie de l’age nucléaire et jusqu’au bout il a constamment unifié son action pour la paix, la résolution non violente des conflits avec l’élimination des armes nucléaires.
Face à ce parcours extraordinaire d’un géant du combat anti- nucléaire, je voudrai ici porter un modeste témoignage personnel: Désigné président d’une des commissions d’enquête sur les crimes de guerre dans la république démocratique du Vietnam, j’ai reçu directement ses directives pour l’enquête:
Il m’a demandé de dépasser toute colère et même toute compassion pour ce peuple martyr pour la plus grande des rigueurs dans le relevé des faits. Tout devait être mis en œuvre pour retenir uniquement des preuves scientifiquement fondées, à partir de données contradictoires et vérifiables. Il fallait avoir la même attention pour colliger ces faits que pour rejeter tout ce qui probable, incertain et donc insuffisamment incontestable. Pour avoir rencontrer au cours de cette enquête le premier ministre PHAM VAN DONG, je peux certifier que , malgré leur statut de victimes, les vietnamiens étaient tout aussi exigeants sur la minutie et sur la rigueur dans la collecte des preuves.
En 1967, la tenue du tribunal à Stockholm, présidée par JEAN PAUL SARTRE, allait leur donner raison : c’est au travers uniquement de l’exposition de telles preuves des crimes perpétrés au Vietnam face aux mensonges du pentagone que les suédois, tous proaméricains au départ, ont basculé dans le camps de la paix, y compris un observateur attentif du tribunal, nommé OLAF PALME, et qui deviendra un militant actif pour la fin du conflit par une paix juste.
Cette ligne de conduite, qui fait partie intégrante de notre corpus idéologique à l’IPPNW, nous la devons à ce grand savant, cette exceptionnelle personnalité, ce militant hors pair: BERTRAND RUSSELL.

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