La corée du nord, 9ème puissance nucléaire ? Entre fiction et réalité

Décembre 2006 Revue MGN, n°4, vol. 21

par le Dr Abraham Behar

Nous savons par notre expérience médicale que l’histoire ne suffit pas pour expliquer une situation ou l’origine d’une épidémie. Mais nous savons aussi qu’il ne peut y avoir d’examen clinique sans anamnèse. Pour comprendre comment et pourquoi la “La République Démocratique Populaire de Corée (Corée du Nord)”, qui se proclame aujourd’hui puissance nucléaire, un rappel de son passé est à nos yeux justifié.

Dans la longue histoire des tribus “Tungusic” venant de Mandchourie et installées dans la péninsule coréenne, il faut retenir au-delà des royaumes successifs :

* Les occupations multiples Chinoises, Mandchous ou Mongoles
* La tendance spontanée vers la division entre coréens du Nord-Ouest et du sud-est.

La véritable réunification est liée à un événement majeur : l’annexion de la Corée par le Japon, commencée en 1875 et formellement établie en 1910. Ceci explique que toutes les révoltes contre le colonialisme japonais sont fortement imprégnées de nationalisme, car l’occupant veulent systématiquement effacer les spécificités culturelles et historiques des coréens. Ceci explique aussi l’importance de la Mandchourie sous influence chinoise et en partie russe comme base arrière pour la résistance coréenne même après l’annexion de cette région par le Japon.

c-du-nEn 1945, la fin de l’occupation japonaise entraîne une nouvelle occupation des vainqueurs de la 2ème guerre mondiale de part et d’autre du 38ème parallèle ; les Américains au sud, les Soviétiques au nord. Dans les 2 cas, les occupants vont s’appuyer sur la résistance et donc sur les nationalistes coréens, mais ce ne sont pas les mêmes : Au sud c’est un  certain SYNGMAN RHEE, vivant au sein de l’émigration coréenne aux USA qui va être installé comme dictateur ultra conservateur au pouvoir.
Au nord c’est l’unification des différents groupes de résistants qui voie émerger un illustre inconnu venant de Mandchourie : KIM IL SUNG. Celui-ci va imposer comme appellation du mouvement nationaliste unifié le nom de “parti des travailleurs” puis prendre le pouvoir sous protectorat soviétique. Malgré de vagues référencent au communisme, les membres de ce parti comme son chef KIM IL SUNG n’ont rien à voir avec le mouvement communiste dans sa forme organisée ( Kominterm ou Kominform) et ils n’en ont ni la culture ni l’histoire. Même si au début la constitution Nord Coréenne a de vagues allusions au socialisme, dès 1977, la seule doctrine admise est le “JUCHE” idéologie spécifiquement nationale. Après le retrait des 2 armées occupantes Le Nord va décider l’annexion du sud par la force armée, annexion et non-réunification, c’est la guerre de Corée de 1950.
Le résultat : avant, pendant et après la guerre c’est deux nationalismes qui se font face entre le Nord et le Sud.
Sous la pression populaire la dictature au sud va faire place à une démocratie libérale attachée au mode de vie américain, farouchement nationaliste mais ouverte sur le monde avec un développement économique hors du commun. Peu à peu, un désir de réunification à l’allemande va se faire jour, sans écho réel au nord. En république démocratique populaire de Corée, la référence à l’Union soviétique va peu à peu disparaître et un nationalisme circonscrit à la seule Corée du Nord va occuper la totalité du champ politique. La seule Corée véritable n’existe que dans le nord, l’annexion du sud comme perspective se substitue définitivement au concept de réunification. Il va s’en suivre un vaste mouvement de séparation avec le sud dans tous les domaines, par exemple sur la langue et sur l’écriture : La latinisation du coréen avec un alphabet phonétique appelé “Ham’gue” va être différente dans les deux Corée, l’objectif étant de créer deux langues différentes pour justifier l’existence de deux nations étrangères l’une de l’autre.
Que reste-t-il de l’influence soviétique en Corée du Nord ? Malheureusement pour eux, rien qu’un message abstrait mal compris en dehors du contexte russe : “Priorité à l’industrie lourde”. Appliqué avec acharnement et sans nuance, il a conduit la Corée du Nord à une double impasse :

* La stagnation puis le recul de toutes les formes nécessaires pour moderniser l’agriculture et les services. Ceci explique, après la fin  de l’aide russe y compris dans le domaine alimentaire depuis 1995, la grande vulnérabilité de la Corée du Nord aux intempéries et donc les grandes famines meurtrières récentes.
* Dans le contexte nationaliste belliqueux, l’utilisation de l’industrie lourde comme socle prioritaire à la production militaire impropre au développement de la société mais uniquement industrie exportatrice. C’est tout naturellement dans cet environnement que prend place la nucléarisation du pays.

Tout le monde connaît la glose ironique internationale sur la monarchie (populaire ?) héréditaire  de Kim Il Sung, mais très peu de commentateurs relient son idéologie nationaliste basée sur l’extension démesurée d’un principe raisonnable : “compter d’abord sur ses propres forces” avec l’aventure nucléaire. Cet éclairage est décisif à toutes les étapes comme nous allons le voir :

chagan1La prolifération nucléaire Nord Coréenne

Les lecteurs de “Médecine et guerre nucléaire” connaissent par cœur l’immuable processus qui conduit, depuis les réacteurs de recherche, tous plus pacifiques les uns que les autres, aux réacteurs plutonigènes encore plus pacifiques puisqu’ils produisent en plus de l’électricité, en passant par l’enrichissement de l’uranium sois-disant combustible des réacteurs à eau légère, pour aboutir à la bombe atomique. Ce trajet, inauguré par notre pays a été religieusement suivi par tous lesÉtats proliférant, Israël, Inde, Pakistan, Iran, Algèrie etc.…
Ce passage obligé par la phase où l’on clame le caractère fondamentalement pacifique de son programme nucléaire tout en mettant en place clandestinement son but unique militaire, avant d’étaler au grand jour SA bombe, n’est pas la trajectoire choisie par la Corée du Nord.
Nous sommes ici dans un cas unique où  ce pays déclare d’emblée qu’il se lance dans l’aventure nucléaire uniquement pour avoir sa bombe atomique, les retombées civiles étant considérées comme secondaires voire nuisibles, car l’objectif unique est de garantir l’indépendance de la nation en dehors de toute pollution d’un supposé bénéfice énergétique pour la population. Ce bel exemple de transparence va juste être interrompu en 1990, mais pour peu de temps.

La voie première choisie : l’extraction du plutonium

Pour bien comprendre ce cheminement il faut garder constamment à l’esprit la motivation nationaliste : Autrement dit, comment fait-on pour mettre sur pied un programme nucléaire en “comptant uniquement sur ses propres forces ?”. Il faut d’abord sanctuariser l’extraction de l’uranium naturel chez soi ; c’est chose faite depuis 1960 dans les mines de SUNCHON et de PYONGSAN. Il faut ensuite construire une filière autour de ce combustible, ce qui exclu le passage par un réacteur de recherche fonctionnant à l’uranium enrichi susceptible d’être soit contrôlé de façon insistante par l’IAEA, soit d’être importé et donc contrôlé par une puissance étrangère. Le choix est donc pour l’achat d’un petit réacteur soviétique de 5 MW, de type graphite/gaz et donc capable de produire du plutonium 239 à partir de l’uranium naturel. La purification du plutonium jusqu’à une qualité de type militaire se faisant par séparation chimique dans des laboratoires nationaux. La maîtrise de cette production lente mais sure conduit à voir les choses en grand, et en 1984, la Coré du Nord se dote d’un réacteur modéré au graphite de 50MW, et se retrouve alors avec une production électrique utilisable pour le développement du processus nucléaire. Toujours à la recherche d’une technologie basée sur l’uranium naturel, la Corée du Nord achète en 2000 un réacteur à eau lourde (de type Can du) capable non seulement de produire du plutonium mais aussi du tritium (pour les bombes H) et en plus de fournir de l’électricité éventuellement utile pour le public.
L’objectif et la conformité avec les impératifs nationalistes sont parfaitement constants et dès 1993, Kim Il Sung songe à quitter le TNP pour éviter tout contrôle de l’IAEA et accumuler en toute quiétude du plutonium 239.
Mais l’ampleur de la réaction internationale y compris de la Russie qui n’a pas encore rompu le traité d’amitié russo-coréen oblige la Corée du Nord à suspendre son programme “plutonium”. C’est ici que se place un intermède exceptionnel autour d’une proposition américaine : Puisque les réacteurs vieillissants surtout de type graphite/gaz sont obsolètes et impropres à une fourniture conséquente d’électricité les USA vont proposer d’échanger contre un arrêt définitif du programme militaire la fourniture d’une centrale moderne à eau pressurisé.
Les dirigeants Nord-Coréens acceptent ce marché, mais les arrières pensées des 2 côtés vont émerger peu à peu : Côté USA, la proposition d’une centrale à eau légère se précise peu à peu, c’est la centrale de SHINPO, destinée à fournir uniquement de l’électricité en Corée du Nord, mais celle-ci sera située… en Corée du Sud, sous contrôle américain !
Du côté Coréen du Nord, c’est l’occasion pour s’engager à leur tour, sous prétexte de préparer du combustible pour cette centrale dans la deuxième voie : L’enrichissement de l’uranium :
Tardivement mais fermement la Corée du Nord se lance dans l’aventure de la production d’uranium 235 a destination militaire. Ce bond technologique est rendu possible grâce à l’aide du Pakistan qui va échanger le procédé d’enrichissement de l’uranium par diffusion gazeuse d’hexafluorure d’uranium 238 (très gourmand en énergie électrique, mais quelle importance…)  contre des fusées à longue et moyenne portée. Sans contrevenir aux normes nationalistes on va pouvoir accumuler en dehors de toute immixtion étrangère de l’uranium 235 hautement enrichi. Cette intervention du Pakistan a été longuement expliquée récemment par ABDUL QUADEER KHAN. Après des cris d’orfraie de part et d’autre, la Corée du Nord dénonce sa signature du TNP en 2003, et poursuit au grand jour son programme nucléaire.
Il y a là une deuxième différence avec l’Iran qui a les moyens de passer directement par la technologie de l’ultracentrifugation plus efficace et économe en énergie.
Le contexte international étant favorable puisque l’administration BUSH a unilatéralement déclaré la Corée du Nord comme “état voyou” et rompu toute négociation. De plus la guerre en Irak rend impossible toute initiative capable de freiner la prolifération. Kim Jung Il peut reprendre dans le droit fil nationaliste le programme nucléaire ouvertement militaire et effectuer le premier test le 9 octobre 2006.

La Corée du Nord puissance nucléaire : mythe ou réalité ?

Pour clarifier cette question, il faut revenir sur un aspect majeur de la doctrine nucléaire officielle : Un pays est reconnu comme puissance nucléaire émergente que si, et uniquement si, il a effectué un essais nucléaire grandeur nature. Mettre ainsi sur un piédestal ce qui n’est qu’une étape vers la bombe permet de minimiser l’existence du programme avant l’explosion, empêche toute action préventive légale (comme le contrôle spécifique de l’AIEA dans le cadre du TNP) et conduit à des paradoxes étranges comme l’entrée d’Israël dans le club nucléaire malgré l’absence d’essais et le refus de l’INDE après une série de tests en grandeur nature. Parce que nous sommes attachés à la prévention nous avons toujours refusé cette idéologie absurde, et la Corée du Nord nous apporte un argument supplémentaire :
Illustrant un autre effet pervers de cette doctrine, ce pays, pour affirmer aux yeux du monde qu’il est bien une puissance nucléaire, a inventé un essais atomique politique, car non représentatif  d’une campagne d’essais nécessaires pour fiabiliser les têtes nucléaires.

Les arguments en faveur du caractère purement politique de l’essai du 9 octobre sont les suivants :

1. Un seul essais ne sert à rien, et même si on s’écarte de l’exemple français qui a abusé des multiplications des tests, rien n’est possible sans une campagne d’au moins 4 tests
2. L’engin à fission testé avait comme charge du plutonium 239 puisé dans les vieilles réserves coréennes, quid de l’utilisation de l’uranium 235, d’un engin avec un secteur fusion de type deutérium-tritium ?
3. Contrairement à la règle qui veut qu’un premier essai soit le plus puissant possible, au moins 10 kt (comme Hiroshima) la puissance mesurée de l’essais coréen est d’environ 1 kt, ce qui est en faveur d’un essais raté, car loin d’une puissance espérée. Ce sont des choses qui arrivent dans une campagne : Par exemple, la série de tirs de 1974 en Polynésie a vu varier la puissance réelle de O (tir “bélier” du 1er juillet), à 4kt (“centaure” du 17 juillet) à 150 kt (tir  “gémeaux” du 7 juillet) et même 332 kt (“verseau” le 14 septembre). Par définition ces puissances mesurées ne sont pas les puissances espérées avec comme cause le type de détonateur, la pureté du plutonium ou de l’uranium, l’allumage du secteur fusion, etc…Avec un seul essai à tres faible puissance, d’un engin à fission chargé en plutonium, on est loin du compte ! Est-ce à dire que la Corée du Nord n’est pas une puissance nucléaire ? Si le critère unique est celui du test, alors la conclusion franco-américaine est compréhensible ; il s’agit d’un essais raté, la Corée du Nord ne fait pas partie du club. Mais si on utilise comme argument la nature et la technologie du programme nucléaire pour déterminer s’il s’agit ou non d’un programme militaire, cela fait bien longtemps que la Corée du Nord est sur les rangs même si son matériel est vétuste et sa technologie ringarde.

Pour nous, la Corée du Nord est un des nombreux pays poursuivant un programme nucléaire qui est, sans l’hypocrisie habituelle du vocable “civil” destiné uniquement à le camoufler, un programme militaire.

Pour nous , en accord total avec nos amis de “PAX CHRISTI”, le problème majeur est celui de la prévention de la prolifération nucléaire. Cette prévention ne peut être basée que sur l’exemple que doit donner les 5 puissances nucléaires officielles dans la voie du désarmement atomique et non pas sur une chimérique et monstrueuse guerre préventive. Il se trouve d’ailleurs que l’option “guerre préventive” est unanimement rejetée en Corée, dans ce cas pourquoi le Pentagone la propose avec insistance pour l’IRAN ?

La dissuasion, version antique (de nos gaullistes nostalgiques) ou moderne de notre président de la république est manifestement incapable d’arrêter la prolifération horizontale. Seule, la fin immédiate de la prolifération verticale des 5 grands, et dans notre pays la suspension de la “modernisation” du type mise au point de la fusée M51, peut donner un signal fort pour enclencher un vaste mouvement de l’opinion publique internationale et changer la donne pour cette prolifération nucléaire de pays à pays… Il nous reste peu de temps !

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