La difficile refondation de la radiobiologie

Octobre 2007

par le Dr Abraham BEHAR

La question des effets des radiations sur les humains est au cœur de notre action, elle  est la raison profonde de notre combat pour l’élimination des armes nucléaires. La révolution actuelle de la radiobiologie, de ce fait, nous concerne au premier chef. Comme le dit le rapport de la 54ème session de l’UNSCEAR (United Nation Scientific Comitee in Effects of Atomic Radiations) de mai 2006 : “Les effets non ciblés ne sont pas en rapport avec un dépôt d’énergie au niveau du noyau de la cellule, phénomène qui constituait jusqu’à récemment le dogme central de la radiobiologie classique”(1). Nos lecteurs connaissent les étapes de la nouvelle radiobiologie comme la dosimétrie biologique, l’instabilité génomique, et l’effet de proximité (bystander)(2). Il est donc nécessaire de refaire le point de cette question en 2006 centré sur les effets non ciblés. Mais un avertissement préalable est nécessaire ; il est contenu dans un des sujets les éculés des dissertations scolaires de philosophie : “Toute vérité n’est pas bonne à dire”.
Voici la version moderne de cette affirmation proposée par l’UNSCEAR :
“Le comité souligne en outre que les conclusions du rapport peuvent avoir des incidences au plan socio-économique, car on assiste dans plusieurs pays et depuis quelques temps à de nombreuses requêtes de compensations pour des maladies de nature cancéreuse ou non que les plaignants attribuent à l’exposition aux rayonnements”.

Amis victimes des essais nucléaires de l’AVEN, simples gens d’Ukraine et de Bélarus vivants autour de Chernobyl, Hibakushas japonais ou tout simplement vous les collègues qui essaient d’apporter votre expertise dans ce domaine, vous voilà prévenus : S’appuyer sur la nouvelle radiobiologie est subversif, témoigner, preuves à l’appui, de la réalité des lésions radio-induites est insupportable… pour l’économie mondiale !
Voici donc les derniers développements scientifiques dans le domaine des effets des rayonnements ionisants indépendant de la dose et indépendant de la lésion de l’ADN immédiatement constatée, c’est à dire les “effets non ciblés”

L’instabilité génomique

C’est la première étape dans la genèse des lésions radio induites. Le mécanisme est à la fois une transmission de l’instabilité chromosomique au cours du temps, et l’amplification du signal avec une augmentation des altérations du génome(2). Ce qui est nouveau c’est l’accumulation de preuves cliniques du phénomène comme la persistance d’aberrations chromosomiques des “travailleurs du plutonium” de SELLAFIELD (Ecosse) ou des survivants d’Hiroshima et Nagasaki(3). Au delà des preuves expérimentales, les données cliniques démontrent que l’instabilité génomique joue un rôle non négligeable dans la survenue et le développement des affections cancéreuses.

L’effet de proximité (bystander effect)

by-stander-effectRappelons qu’il s’agit : “De la capacité des cellules affectées par un agent extérieur (comme l’irradiation) de transmettre les manifestations du dommage à d’autres cellules qui ne constituaient pas la cible directe de l’agent causal et qui sont susceptible de l’exprimer”(1).
Cet effet des faibles doses explique le caractère d’amplification de l’instabilité génomique puisque les lésions sont multipliées par un signal destiné à des cellules non irradiées. Les études in vitro et in vivo ont étendue ce mécanisme à des transmissions d’anomalies chromosomiques à distance de la zone irradiée(4). Cette diffusion de signaux capable d’induire aussi bien la mort programmée cellulaire à distance que l’augmentation du taux de transformation néoplasique est aujourd’hui admis par tous, même si des réticences se font jour ça et là(5). Pour l’UNSCEAR : “La seule conclusion actuellement possible est que la cible d’une exposition aux rayonnements dépasse le volume du noyau cellulaire”(1).
Les effets abscopaux

Ce nom barbare vient du préfixe “ab” et du terme “skopos” (cible) et désigne “la réaction suivant une irradiation en dehors de la zone effectivement ciblée par le rayonnement”(6). L’observation clinique princeps est la suivant : Un sujet de 76 ans originaire de Nagasaki atteint d’hépatome (cancer du foie) primitif, a développé des métastases osseuses.

Le traitement palliatif de la métastase du membre inférieur par les rayons a entraîné une régression du cancer du foie !  Tout se passe comme si l’apoptose se déclenchait dans la tumeur primitive à partir de signaux venus d’ailleurs. Expérimentalement, on a pu prouver que l’irradiation par un faisceau très fin de rayons dans un poumon de rat entraîne des lésions de l’ADN dans des cellules du poumon opposé non irradié. Ces effets abscopaux, visibles pour un mode de transmission du signal bien codifié déclencheur de la mort programmée cellulaire (apoptose) sont actuellement en discussion pour la transmission d’autres signaux à distance comme le déclenchement d’une lésion cancéreuse. Il s’agit peut-être de l’effet de “proximité” projeté au loin ?

Les facteurs clastogéniques

C’est peut être l’avancée la plus significative de la nouvelle radiobiologie : Il s’agit de facteurs plasmatiques de sujets irradiés capables d’induire des effets délétères dans des cellules non irradiées des années après l’événement initial. Ces facteurs peuvent persister jusqu’à 30 ans après chez les survivants d’Hiroshima et Nagasaki(7). Ces facteurs clastogéniques peuvent expliquer les résultats de l’étude du prof. Claude Parmentier(8) sur les cancers de la thyroïde de sujets polynésiens  30 ans après l’irradiation de la population par des tirs défectueux de 1974, puisqu’il existe chez ces patients un excès des lésions “stables” des chromosomes comme les “dicentriques”.

En même temps ces facteurs clastogéniques posent deux problèmes :

  1. La dosimétrie biologique claquée sur une relation dose-effet immédiate et proportionnée des rayonnements ionisants doit-elle être remise en cause ?
  2. Les produits alimentaires irradiés peuvent-ils être par ce biais néfaste pour la santé (1) ?
    Avec toute la prudence nécessaire, renforcée encore par la crainte de plaintes futures des victimes, l’UNSCEAR est obligé de reconnaître : “S’il était démontré que ces effets sont courants à tous les types de rayonnements, les hypothèses actuellement prise en compte par la radioprotection conduirait à une sous-estimation du risque radiologique , tout au moins pour les niveaux d’exposition habituellement rencontré dans la vie courante”.

Malgré les blocages, les dissimulations, malgré les barrages administratifs et politiques, malgré l’opposition farouche des fanatiques du nucléaire, la radiobiologie se refonde sur des nouvelles bases, c’est à dire principalement sur l’étude de la matière vivante. A nous d’en faire écho, et d’en tirer les conséquences pour tous les irradiés, y compris sur ordre de notre république.

BIBLIOGRAPHIE

  1. J C NENOT, A SUGIER, synthèse par l’IRSN DES RAPPORTS DE L’UNSCEAR période 2003-2007 ISRN IRSN doc référence 2006
  2. MEDECINE ET GUERRE NUCLÉAIRE N°18,1,2003
  3. MEDECINE ET GUERRE NUCLÉAIRE N°2 21 2006
  4. KAMINSKI JM et al, the controversial abscopal effect, cancer treat. Rev. 2005, 31, 3, 159-172
  5. SNYDER AR, review of radiation induced bystander effects, Hum.exp.toxicol. 2004,23,2,87-89
  6. MOSS RALPH W, the abscopal effect, Newsletter 73 02/14/03
  7. VIOLOT D et al. Evidence of increase chromosomal abnormalities in French Polynesian thyroid cancer patients Eur. J. of Nucl. Med. 2005,32,2.
  8. EMERIT et al. Clastogenic factors in the plasma of Chernobyl accident recovery workers; anticlastogenic effect of ginkgo biloba extract. RAD.RES. 1995, 144, 2, 198-205.

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