L’arme nucléaire, un obstacle pour le redressement de la France?

27 juin 2013 | Par M. Rocard, A. Behar, D. Lalanne, P. Bouveret. Mediapart.fr

L’arme nucléaire est-elle un obstacle à une évolution de la société française, européenne et internationale ? Poser le problème sous cet angle apporte un questionnement nouveau qui explique en grande partie pourquoi le débat est interdit en France, expliquent Michel Rocard et les présidents de plusieurs associations favorables à une démilitarisation.


Le débat est clos en France. François Hollande l’a répété à plusieurs reprises et le Livre blanc qui vient de sortir sur la défense en a pris acte. L’arme nucléaire française ne peut être remise en question, aucune de ses composantes aéroportée et sous-marine ne peut être contestée. Rien ne doit changer, ni la doctrine, ni les moyens. Le débat lui-même n’est pas envisageable. Ce pourrait être la définition d’un sujet tabou.

Par ailleurs, tout un chacun en convient : notre société, en proie à une crise économique, sociale et de la pensée, s’en remet à de nombreux blocages qui plombent tous les efforts pour reconstruire un avenir. Sur bien des sujets, le repli sur soi, la nostalgie d’un passé plus ou moins mythique, est de règle.

Ce constat conduit à penser que l’un des obstacles majeurs à une réflexion sur notre avenir est précisément l’arme nucléaire. Une telle remise en cause explique pourquoi les « politiques » ne veulent pas de ce débat.

L’arme nucléaire est un obstacle à une évolution de l’armée. La conception de l’armée française et de ses doctrines est celle de la guerre froide. La paix est conservée par la « non guerre » contre une « super puissance ». Et l’arme nucléaire assure la menace contre la super puissance. Mais la super puissance a disparu ! La conséquence logique serait donc l’élimination de l’arme nucléaire et le dimensionnement de l’outil « armée » pour faire face à des conflits régionaux. Du Kosovo au Mali, en passant par l’Afghanistan et la Libye, en attendant le Moyen Orient, les exemples sont nombreux avec une constance, l’arme nucléaire est inutile et inutilisable, militairement comme politiquement. Le Sénat, dans son rapport récent sur la Défense, note effectivement cette totale inutilité : « S’il nous fallait dessiner aujourd’hui un format d’armées partant de zéro, il est fort probable que la nécessité d’acquérir une force de frappe nucléaire, avec de surcroît deux composantes, ne ferait pas partie de nos ambitions de défense. » Pourtant le Sénat préconise le maintien des deux composantes nucléaires et leur modernisation jusqu’en… 2070 ! Le refus de remise en question de l’arme nucléaire est ainsi l’obstacle majeur de l’adaptation de l’outil de défense de la France pour ses missions actuelles.

L’arme nucléaire est un obstacle à la construction européenne. C’est une paralysie pour une évolution politique de l’Union européenne. Un État parmi 27 ne peut être accepté comme responsable d’une frappe nucléaire qui va concerner l’ensemble de l’Union. Tous les États de l’Union sont opposés à une arme nucléaire européenne, sauf les Français, et les Anglais qui débattent néanmoins de s’en séparer prochainement. Une étude minutieuse de Pax christi-Pays-Bas démontre que la quasi totalité des Etats d’Europe (sauf la France et la Hongrie) considèrent la dissuasion atomique dite « tactique » comme obsolète et encombrante. Les pays qui hébergent des armes nucléaires américaines –Allemagne, Belgique, Pays-bas, Italie– ont vu leurs parlements prendre position pour le retrait de ces armes d’Europe. L’UE politique n’a jamais pu se construire avec des armes nucléaires.

Plus inquiétant est l’obstacle de l’arme nucléaire pour la paix et la sécurité sur le continent européen, l’UE et la Russie. Toute évolution pour une sécurité continentale est paralysée par l’attitude française. L’UE a une frontière commune avec la Russie, or la Russie dispose de 2 000  (article de BrunoTertrais) armes nucléaires tactiques ciblant l’UE. La réponse française reste le maintien de l’antique dissuasion qui ne fonctionne que si l’ennemi héréditaire doit être pour toujours la Russie, seule cible crédible de la force de frappe. Historiquement, la création de l’UE après celle de l’OTAN a été la réponse pour assurer la paix entre les ennemis des deux guerres mondiales. L’étape suivante à réaliser maintenant est celle de créer la paix et la sécurité (humaine) sur le continent tout entier, UE et Russie.

Enfin l’arme nucléaire est un obstacle à une évolution internationale pour une réelle sécurité mondiale. Les 20 000 bombes nucléaires en service actuellement, dont 2 000 sont en état d’alerte, créent une insécurité internationale mise en évidence par les événements déclassifiés récemment où l’humanité a frôlé l’Apocalypse par suite d’erreurs ou de méprises. Ce qui a fait écrire en 2009 à Georges Le Guelte (dans Les armes nucléaires, mythes ou réalités), expert géopolitique du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), que « même si deux États sont décidés à faire de leur arsenal nucléaire un outil de dissuasion et non une arme d’emploi, un conflit nucléaire peut être déclenché par accident, par erreur ou à la suite d’une méprise ».

Mais l’obstacle le plus grave est l’existence des doctrines des cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, qui disent avoir besoin des armes nucléaires pour assurer leur « sécurité ». C’est l’argument en faveur de la prolifération par excellence car si les pays les plus équipés de moyens militaires conventionnels ont aussi besoin d’un arsenal nucléaire, a fortiori les pays moins bien pourvus doivent aussi disposer de l’arme nucléaire. La conférence d’Oslo de 127 pays qui refusent d’assumer les conséquences humanitaires de la menace atomique conforte une fois de plus cette idée commune : « L’arme nucléaire est l’obstacle majeur à toute sécurité collective et humaine. » Or la France refuse toute évolution.

Dans le cas où un pays doté de l’arme nucléaire serait dirigé par un gouvernement ostensiblement fanatique et prêt à faire usage de telles armes, la seule prévention possible serait celle de sanctions visant son isolement diplomatique et son ostracisme commercial voire la destruction de ces armes par frappe strictement ciblée. Le seul organisme au monde capable de prendre de telles décisions est le Conseil de sécurité des Nations Unies. La présence parmi ses membres de détenteurs de l’arme nucléaire est un empêchement absolu à la prise de telles décisions. La détention de l’arme nucléaire par cinq membres permanents du Conseil de Sécurité est donc une double menace mortelle pour la sécurité du monde, à la fois par l’incitation à la prolifération et par l’empêchement de sa prévention.

Le pire, comme le fut jadis l’attachement absolu à la ligne Maginot, la dissuasion nucléaire conduit à penser « vieux », à refuser de voir en face les changements fondamentaux en géopolitique et donc à s’interdire toute audace, toute velléité d’anticipation de l’évolution globale du monde, dans le domaine nucléaire d’abord, dans toute innovation ensuite.

Que faire ? Renverser les colonnes du temple atomique et redonner une chance à notre avenir ? Mais peut-on secouer le cocotier ?

Michel Rocard, ancien premier ministre
Abraham Behar, président de l’Association des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire
Dominique Lalanne, président du réseau Armes nucléaires stop
Patrice Bouveret, président de l’Observatoire des armements

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