Le bon et mauvais objet : la dualité de l’arme nucléaire

par Philippe BUJNOCZKY

Atomic_blastDès son origine, l’arme nucléaire a suscité chez ses promoteurs une gamme de sentiments opposés allant de la peur au désir, en d’autres termes, du rejet à l’attrait. Par cette ambivalence fondamentale, la bombe atomique s’est imposée comme un objet clivé se partageant en un bon objet, susceptible de garantir la sécurité et la paix, et en un mauvais objet, source de menace et de perturbation. Expression d’un mode archaïque de pensée, la représentation d’un objet atomique clivé s’est articulée à un monde divisé selon une dualité manichéenne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette conjugaison du Bien et du Mal, déclinée au fil des décennies, n’a cessé de questionner la variation des figures de l’autre tout en mettant en suspens les possibilités de vivre ensemble.

Présentés successivement, les caractères du bon objet et du mauvais objet ne sont pas moins attachés simultanément aux représentations des promoteurs et des concepteurs de l’arme nucléaire. Cette ambivalence originelle, établie sur un mode fantasmatique, explique en partie les difficultés persistantes en matière de désarmement nucléaire, et mérite, à ce titre, d’être analysée à sa source historique.

La plus grande mystification orchestrée par les responsables des catastrophes d’Hiroshima et de Nagasaki a été de présenter la bombe atomique comme un outil de paix. Selon cette proposition, le double bombardement atomique aurait été l’unique recours pour mettre un terme à la guerre, il aurait aussi permis de sauver un nombre considérable de vies américaines en faisant l’économie d’un débarquement sur le territoire japonais. Selon les règles d’une arithmétique macabre, il aurait même limité le nombre de victimes japonaises en comparaison du bilan consécutif à un affrontement sur le sol étranger.hopital hiroshima
Précisément, l’ensemble de ces observations relève d’un sophisme consistant à reconstruire a posteriori l’enchaînement des faits dans un sens paraissant unique et inéluctable. Orienté vers une issue fatale, le cours de l’histoire se serait nécessairement précipité vers un dénouement catastrophique, atténuant par là même la responsabilité et la culpabilité des protagonistes. Inscrit dans une logique prétendument imposée par le sens de l’histoire, le recours à l’arme nucléaire apparaîtrait dès lors raisonnable et juste, en dépit d’une somme de souffrances inévitables. En définitive, la destruction d’Hiroshima et de Nagasaki coïnciderait avec la manifestation de la raison immanente de l’histoire et la réalisation d’un Bien suprême transcendant la douleur de victimes collatérales.nagasaki_montage
Dans ce désordre d’idée, Harry Truman a inscrit les bombardements atomiques dans une perspective tracée par la volonté divine pour le Bien souverain. En évoquant la nouvelle arme, le Président des Etats-Unis a en effet affirmé au lendemain de la première catastrophe atomique : « Nous remercions Dieu de nous l’avoir donnée à nous, plutôt qu’à nos ennemis. Prions pour qu’il nous montre comment l’utiliser à Sa manière et pour Son bien. »1 Après le désastre de Nagasaki, ce digne représentant du peuple élu de Dieu a même précisé ses intentions pour le maintien de la paix en invoquant la puissance de l’arme suprême : « Nous devons nous constituer en dépositaire de cette nouvelle force, afin d’éviter qu’il en soit fait un dangereux usage, et d’en orienter l’utilisation pour le bien de l’humanité. »2 Dans une tonalité consonante, le Premier ministre anglais Winston Churchill a lui aussi rédigé l’histoire des catastrophes atomiques dans un contresens permettant de s’affranchir de toute culpabilité : « Il nous sembla soudainement être entrés en possession d’un moyen d’abréger charitablement le massacre au devant et d’envisager des perspectives plus heureuses en Europe… Empêcher une vaste et interminable boucherie, mettre un terme à la guerre, rendre la paix au monde, poser des mains secourables sur ces peuples torturés grâce à la manifestation d’une puissance écrasante au prix de quelques explosions semblait après toutes nos peines et nos périls, un miracle de délivrance ».3
Encore une fois, l’origine de cette reconstruction historique tient dans un tour d’illusion consistant à présenter une série de contingences comme une nécessité.4 Or, le cours de l’histoire ne suit pas le trajet inéluctable d’une flèche mais peut, au contraire, prendre à plusieurs occasions des détours évitant une cascade de malheurs. L’histoire d’Hiroshima et de Nagasaki ne fait pas exception en tant qu’elle pointe la responsabilité de ceux qui ont toujours refusé l’alternative de ne pas utiliser la bombe atomique. Sans l’acharnement et la précipitation qui ont marqué, dès l’origine, la course à l’armement nucléaire, le delta d’Hiroshima n’aurait certainement pas été l’aboutissement du cours de l’histoire. Le Secrétaire à la Guerre des Etats-Unis, Henry Stimson, a d’ailleurs avoué en substance : « De 1941 à 1945, à aucun moment, je n’ai entendu le Président Roosevelt ou tout autre responsable politique laisser supposer que l’énergie atomique ne serait pas utilisée pendant la guerre. »5 Dans un accès de lucidité, Winston Churchill a lui-même précisé : « Il demeure historiquement établi, et c’est un fait qui devra être jugé dans les temps à venir, que la question de savoir s’il fallait ou non utiliser la bombe atomique pour contraindre le Japon à capituler, ne s’est même pas posée. L’accord fut unanime, automatique, incontesté autour de notre table… »6
Mais la conception sous-jacente d’une arme nucléaire porteuse de paix n’est pas seulement fallacieuse, elle est aussi mensongère. Dès 1946, la Commission américaine des bombardements stratégiques démentait les arguments censés justifier la destruction d’Hiroshima et de Nagasaki : « Au plus tard le 31 décembre 1945, et très probablement avant le 1er novembre, le Japon aurait capitulé même si les bombes atomiques n’avaient pas été lancées, même si la Russie n’était pas entrée en guerre et même si aucune invasion du pays n’avait été planifiée ou envisagée. »7 Plus récemment, des études historiques ont confirmé que l’invasion du Japon n’a pas constitué la seule alternative au double bombardement atomique.8 Mais il y a pire. Dès la mi-juin 1945, Harry Truman savait que ses estimations des pertes américaines en cas de débarquement sur le territoire japonais étaient largement exagérées. Un rapport de la Commission interarmées des plans de guerre divisait par plus de dix ces pertes par rapport au demi million évoqué par le Président des Etats-Unis et ses proches conseillers.9 En définitive, le refus de prendre en compte d’autres alternatives que les bombardements atomiques aurait même contribué à prolonger la guerre et, consécutivement, à coûter un surcroît de vies américaines.
A la lumière de ce qui précède, le mythe de l’arme nucléaire comme outil de paix ne résiste pas à l’analyse historique tout comme la notion de bon objet semblant de plus en plus appartenir au domaine du fantasme. De façon complémentaire, la notion de mauvais objet, développée simultanément par les premiers concepteurs de l’arme nucléaire, doit être soumise à une analyse critique faisant la part entre des éléments réels et des constructions imaginaires.
A l’origine, les Etats-Unis se sont lancés dans un programme de construction de la bombe atomique pour devancer l’Allemagne nazie à qui étaient prêtées, à juste titre, des intentions similaires. D’où cette logique paradoxale imposée au cours de l’histoire jusqu’à aujourd’hui : La bombe atomique a été fabriquée à cause de la peur qu’elle a inspirée.
A la veille de la Seconde Guerre mondiale, cette peur était justifiée car elle s’appuyait sur des éléments tangibles connus des scientifiques européens exilés aux Etats-Unis : L’Allemagne de Hitler contrôlait les seules ressources européennes d’uranium situées en Tchécoslovaquie ; peu de temps avant le déclenchement du conflit, elle avait suspendu toute vente de ce minerai ; et le fils du vice-ministre des affaires étrangères allemand, von Weizsäcker, avait été nommé à l’Institut Kaiser Wilhelm de Berlin, où des expériences sur l’uranium avaient été reproduites.10
En outre, des études historiques menées après la guerre ont démontré que l’Allemagne nazie disposait de plusieurs groupes de recherche sur l’énergie nucléaire, dont le plus important fut l’Uranverein, et qu’elle avait envisagé un programme militaire devant aboutir à la production d’une nouvelle arme explosive. D’autres recherches ont démenti le mythe d’une résistance passive en soulignant le rôle actif de scientifiques allemands dans ce programme.11 Récemment, de nouveaux travaux ont confirmé la volonté et les progrès du Reich dans ce domaine en faisant état de deux essais d’un engin explosif dont la puissance était, toutefois, incomparablement inférieure aux bombes d’Hiroshima et de Nagasaki.12
Les efforts consentis par l’Allemagne nazie pour acquérir une bombe atomique sont donc indéniables. Mais il n’est pas moins incontestable que le Reich hitlérien n’a jamais été en mesure de mettre au point une arme comparable à celle des Américains. Trois raisons majeures sont généralement avancées pour expliquer cet échec : Le projet allemand a pâti d’une certaine dispersion en n’étant pas étroitement piloté par la principale autorité politique13 ; la perte des réserves d’eau lourde a compromis son développement ; et la mise au point d’une bombe comparable à celle des Américains aurait imposé la réorientation de crédits engagés dans la poursuite de la guerre. Voici ce que le ministre nazi de l’industrie et de l’armement, Albert Speer, a précisé à cet égard : « Quoi qu’il en soit, même si Hitler n’avait pas appliqué à la recherche atomique les thèses du Parti, même si le niveau de la recherche fondamentale en juin 1942 avait permis aux physiciens d’investir non pas plusieurs millions mais plusieurs milliards de marks pour fabriquer des bombes atomiques, il aurait été impossible, vu l’état de surchauffe de notre économie de guerre, de trouver les matières premières, les contingents et le personnel spécialisé correspondant à cette somme. »14
Au-delà de ces éléments réels, justifiant sans conteste les craintes alliées, l’évocation du Reich hitlérien comme inspirateur d’une arme absolue renvoie à une peur primitive d’anéantissement mettant en accusation un autre perçu comme tout-puissant. Dès lors, l’insécurité inspirée par la perspective d’une bombe atomique nazie a conduit à la possession et, par là même, à la conjuration de l’objet menaçant. Le mauvais objet attribué à l’autre est devenu un bon objet pour soi dans un contexte historique marqué par des antagonismes exacerbés. Et c’est précisément ce clivage de la bombe atomique, opéré par les figures opposées de soi et des autres, qui a tracé la ligne de départ d’une course à l’armement aboutissant à la menace actuelle de prolifération nucléaire.
Reprenons le fil de l’histoire. Dès le lendemain de Nagasaki, l’arme nucléaire a imposé une nouvelle configuration mondiale en accentuant des rivalités politiques naissantes. Inaugurant une ère de méfiance et de peur, le président des Etats-Unis Harry Truman lançait cet avertissement solennel : « La bombe atomique est trop dangereuse pour être confiée à un monde sans foi ni loi. C’est pourquoi la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et le Canada qui ont le secret de sa production n’ont pas l’intention de le révéler, tant qu’on n’aura pas trouvé de moyens pour contrôler cette bombe et nous protéger, nous et le reste du monde, d’une destruction totale. »15 Après la guerre, la méfiance à l’encontre du rival soviétique s’est radicalisée dans la perspective d’une perte de monopole nucléaire. Inaugurant une vision manichéenne, le sénateur américain Brian McMahon, président du Comité à l’énergie atomique, estimait : « Les Etats-Unis doivent rester en tête de la course aux armements, car si par malheur l’URSS les rattrape, cette puissance illimitée, entre les mains des forces du mal, ne pourrait mener qu’à la destruction totale. »16
Encore une fois, la bombe atomique est un bon objet pour soi et un mauvais objet chez des autres perçus de facto comme des adversaires agressifs et tout-puissants. Inspirant une logique perverse, l’existence de l’arme nucléaire a radicalisé des oppositions politiques dans un monde titubant entre le Bien et la Mal.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, cette crispation s’est globalisée jusqu’à figer le monde dans un régime de terreur : Une guerre froide a opposé les deux superpuissances et leurs alliés respectifs, tandis que des rivalités régionales se sont exacerbées avec l’acquisition de l’arme nucléaire, comme en Inde et au Pakistan. Récemment encore, la vision manichéenne du monde a été réactivée face à la menace terroriste et la perspective de prolifération nucléaire. En janvier 2002, dans son discours sur l’état de l’Union, George W. Bush a évoqué un « axe du Mal » constitué, selon lui, par l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord. Evoquant immanquablement l’Allemagne nazie et ses alliés17, « l’Axe » incriminé par le président des Etats-Unis renvoie à la peur originelle de voir un Etat totalitaire se doter d’une arme nucléaire. Précisément, l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord ont chacun développé ou envisagé un programme nucléaire militaire. Ils ont aussi illustré les figures d’une altérité menaçante : L’Irak et l’Iran ont été associés aux activités terroristes, tandis que la Corée du Nord a représenté le vestige du communisme d’antan.
Face à une menace terroriste associée aux ambitions nucléaires, les Etats-Unis ont précisément renforcé leur possibilité de recours à la frappe nucléaire. En effet, dans la Nuclear Posture Review présentée en janvier 2002, a été soutenue une position visant à banaliser l’arme nucléaire. En prévoyant son emploi éventuel contre des régimes n’en disposant pas, en inscrivant son recours dans une optique « préventive », l’administration américaine a non seulement renié un certain nombre d’engagements passés, mais a aussi posé les conditions d’une prolifération nucléaire en suscitant un réflexe de défense.18 D’où le paradoxe suivant : c’est en tentant de contrer le terrorisme associé à la menace nucléaire que les dispositions de la Nuclear Posture Review de 2002, aujourd’hui abandonnée, ont contribué à favoriser la prolifération nucléaire. Cet exemple, parmi d’autres, illustre la logique perverse imposée par l’existence d’une arme représentant à la fois la condition d’une sécurité totale et l’agent d’une menace absolue.

L’intrusion de la bombe atomique dans les relations internationales a engendré, dès l’origine, un régime de terreur se prolongeant dans la Guerre froide et la menace de prolifération. En s’adressant au désir illusoire d’invulnérabilité et à la peur archaïque de l’autre, l’arme nucléaire a représenté un bon et mauvais objet au pouvoir aliénant. Inspirant une division manichéenne, sa seule existence, conçue dans une optique de dissuasion, a en effet rendu une partie de l’humanité radicalement étrangère à l’autre, et a compromis, par là même, le sens du vivre ensemble.
Face à cette emprise et à la menace d’un désastre, la communauté internationale doit s’engager unanimement et sans délai vers l’abolition des armes nucléaires. C’est seulement en s’affranchissant de cette dépendance, profondément inscrite dans l’imaginaire, qu’un surcroît de liberté pourra être rétabli dans un avenir à nouveau rendu possible.

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