Le combat précurseur d’Albert Camus, prix Nobel de littérature en 1957

Juin 2010 Revue MGN, n°2, vol. 25

par Philippe BUJNOCZKY

camus1Albert Camus a eu le mérite inestimable de dénoncer la première catastrophe atomique de l’histoire dès le surlendemain de la destruction d’Hiroshima. Publié le 8 août 1945 dans le journal Combat, l’éditorial d’Albert Camus constitue, au moment des faits, une des seules protestations contre le recours à l’arme nucléaire.(1) Cette prise de position rédigée à contre-courant d’un triomphalisme ambiant souligne le courage politique et le caractère précurseur d’un penseur ennemi des conformismes.
Suffisamment important pour être correctement reçu, l’éditorial d’Albert Camus est malheureusement mentionné dans plusieurs études historiques d’une façon éveillant le malentendu. En effet, son évocation s’accompagne souvent d’une précision superflue qui accapare l’attention du lecteur en suggérant à tort un surcroît de significations. Animé par un souci de vérité, certains historiens croient utiles de préciser que cet éditorial n’a pas été signé, comme s’il s’agissait d’une mesure d’exception.(2) De là, il appartiendrait à chacun d’induire un certain nombre de conclusions faisant le lien entre cet anonymat prétendument inspiré par un drame innommable et une œuvre marquée par un sentiment d’étrangeté absurde. Or, Albert Camus avait l’habitude de ne pas signer ses éditoriaux de Combat, pour des raisons historiques d’abord et par convention ensuite.(3) Souligner l’anonymat de l’éditorial du 8 août 1945 entraîne donc d’emblée le lecteur dans un contresens faisant perdre de vue l’intérêt véritable du texte.
Essentiellement, l’éditorial d’Albert Camus se situe en opposition à une presse occidentale singulièrement marquée par un enthousiasme débordant.(4) Dans une Amérique encore en guerre, le New York Times titre sur la bombe atomique et illustre, tableau à l’appui, la formidable puissance explosive d’un nouvel engin représentant le légitime espoir d’une paix enfin retrouvée.(5) S’inscrivant dans la perspective lénifiante d’un exposé scientifique, la presse européenne s’est montrée, quant à elle, particulièrement prolixe. En Angleterre, le Times loue les bienfaits de l’énergie nucléaire pour l’épanouissement de « la culture et le perfectionnement de l’esprit. » (6) En France, où des avancées décisives ont été réalisées dans le domaine nucléaire, la fierté nationale s’alimente de tout. L’Humanité met en avant la part que les savants français ont eue dans « cette prodigieuse conquête de la science » et, plus spécialement, le rôle du camarade Joliot dans ce domaine.(7) Faisant écho à cette misérable gloriole, L’Aurore, Le Parisien Libéré, Le Monde, La Croix et Résistance célèbrent unanimement  la première catastrophe atomique, en évoquant une « découverte » et « une révolution scientifique », alors que les ruines d’Hiroshima sont encore fumantes.(8)
Tranchant avec ce triomphalisme obscène, Albert Camus fait preuve d’une exigence morale dont les précédents observateurs semblent être dépourvus. Et en opposition aux louanges acclamant le progrès de notre civilisation, l’écrivain évoque un « dernier degré de sauvagerie » et  « une rage de destruction ».
Face à cette barbarie nécessairement innommable, Albert Camus semble hésiter sur la qualification des faits. La situation présente est associée à l’idée de « meurtre organisé » tandis que l’avenir lui inspire la crainte d’un « suicide collectif ». Loin d’être stérile, cette hésitation inaugure une problématique dans laquelle se sont inscrites de nombreuses réflexions sur la menace nucléaire. En particulier, Günther Anders s’est penché sur la notion de « suicide de l’humanité » pour s’en détourner finalement au profit de la qualification de « meurtre ». Dans son livre intitulé Le temps de la fin, le philosophe allemand s’interroge ainsi  : « Quand  nous parlons de ‘suicide’, n’avons-nous pas devant les yeux un modèle décidément inadapté à notre cas ? […] N’est-ce pas s’en tirer par une pirouette que de regrouper deux humanités différentes, l’humanité A et l’humanité B sous une même dénomination, c’est-à-dire sous le singulier ‘l’humanité’ ? […] C’est sûr, aussi bien ceux qui ont produit la bombe d’Hiroshima que leurs victimes étaient des hommes. Mais peut-on invoquer cette communauté pour dire que les japonais sont morts d’une mort qu’ils se sont eux-mêmes donnée ‘en toute liberté’ ? […] On n’a pas le droit de dissimuler cette dualité : ces actes sont et restent des meurtres. » (9)
Au-delà de cette démonstration convaincante, le suicide de l’humanité ne dépend-il pas de l’indifférence générale à l’endroit du désarmement nucléaire ? L’éditorial d’Albert Camus n’exhorte-t-il pas en la matière les peuples à faire valoir leur responsabilité et à sonner, au nom de la démocratie, le rappel à la raison ?
Etrangers à ces considérations, les débats entourant l’annonce de la première catastrophe atomique trahissent, pour Albert Camus, non seulement une faillite morale, mais aussi un cynisme politique. Dénonçant la remise en cause du droit international, inspirée chez certains par l’existence de la bombe atomique, Albert Camus souligne le caractère politique d’une arme susceptible de peser lourdement dans l’équilibre entre les nations. Au regard des études historiques contemporaines, force est de reconnaître la clairvoyance de cette critique.
Avant même sa mise au point, la bombe atomique a été envisagée par ses promoteurs comme une pièce maîtresse sur l’échiquier diplomatique. Le 13 avril 1945, au lendemain de la mort de Franklin Roosevelt, son successeur à la Maison blanche, Harry Truman, était avisé par celui qui allait devenir son principal conseiller en politique étrangère des opportunités offertes par la détention d’une arme révolutionnaire. Dans un entretien privé, James Byrnes confia au nouveau président : « cet explosif [peut] parfaitement nous mettre en mesure de dicter nos propres conditions à la fin de la guerre. » (10) Fin avril 1945, le secrétaire à la Guerre Henry Stimson attira lui aussi l’attention du président Truman sur l’importance de la bombe atomique dans les relations extérieures.(11)
Précisément, le déroulement de l’histoire a accentué le relief des intentions justement perçues par Albert Camus comme étant « étrangères au désintéressement scientifique. » La première explosion d’un engin nucléaire a eu lieu le 16 juillet 1945 dans le désert du Nouveau-Mexique. Dès lors, la politique américaine à l’endroit de l’Union soviétique a pris un virage élargissant une divergence d’intérêt. Et si au moment de Yalta (février 1945), les Américains devaient s’assurer secrètement de l’entrée en guerre de la Russie contre le Japon trois mois après la capitulation allemande, une telle perspective devenait nettement moins souhaitable au lendemain de la première explosion atomique alors que s’ouvrait la conférence de Potsdam.(12) Finalement, même si les Américains n’ont pas été en mesure d’empêcher l’intervention soviétique, ils se sont imposés dans les négociations en position de force, réalisant ainsi les souhaits formulés dès le printemps 1945.
A l’opposé de cette lutte d’influence consacrant le droit du plus fort, Albert Camus réclame l’établissement « d’une véritable société internationale où les grandes puissances n’auront pas de droits supérieurs aux petites et aux moyennes nations. » Ce faisant, l’éditorialiste de Combat refuse ce qu’il appelle ailleurs « une politique de puissance » (13) pour établir les principes d’une « démocratie internationale » où la loi se situe au-dessus des gouvernants.(14) Or, l’immédiat après-guerre n’a pas permis, selon Albert Camus, la réalisation d’un tel objectif. Au contraire, en dépit des bonnes intentions proclamées à la tribune de l’Organisation des Nations unies (ONU), Albert Camus considère qu’en l’absence d’un authentique parlement mondial, démocratiquement élu, les peuples sont soumis à un régime de « dictature internationale. » (15)
Transposées sur le terrain de la gestion des armes nucléaires, ces considérations générales, prononcées avant 1950, prennent un relief particulier. En l’occurrence, un simple rappel des faits constitue déjà l’amorce d’une critique tant est marqué le déséquilibre entre les grandes et les petites nations. Au moment de la conclusion du Traité de non-prolifération (TNP), le 1er juillet 1968, les pays détenteurs de l’arme nucléaire étaient au nombre de cinq : les Etats-Unis, l’Union soviétique, le Royaume-Uni, la France et la Chine. Ces cinq Etats, qui étaient déjà les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, sont devenus les cinq Etats autorisés par le TNP à posséder l’arme nucléaire. En tant que membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, ces cinq Etats disposent de surcroît d’un droit de veto permettant à chacun d’entre eux de repousser une proposition, même si elle est adoptée par une majorité des membres du Conseil.(16)
Ainsi, la détention de l’arme nucléaire exacerbe les inégalités entre les petites et les grandes nations, elle constitue, en d’autres termes, la radicalisation d’une « dictature internationale » et d’une « politique de puissance » dénoncées en son temps par Albert Camus. Pour résister à un régime autoritaire « selon des moyens qui ne contred[isent] pas la fin poursuivie » (17), l’éditorialiste de Combat en a appelé ici comme ailleurs à la promotion d’une politique de paix fondée sur un nouvel ordre international.
Aujourd’hui, nous pensons que la mise hors-la-loi de l’arme nucléaire constitue la première condition à l’édification d’une démocratie internationale et à la promotion d’une paix durable. « Contre l’instinct de mort à l’œuvre dans notre histoire » (18), une telle interdiction est l’expression d’un sens de la justice et d’une dignité humaine restaurés par « cet ordre supérieur des cœurs et des consciences qui s’appelle l’amour. » (19)

Références

1 L’organe du Vatican a condamné l’utilisation de la bombe atomique le 10 août 1945.
2 Cf. La documentation française, Hiroshima : la bombe, dossier réalisé par Michèle Rodière, Paris, 1986, p. 13 et Béatrice Faillès, Hiroshima oublié, Paris : Edition°1, 1995, p. 72.
3 Interrogé sur ce point, M. Jeanyves Guérin a rappelé que l’anonymat des éditoriaux de Combat s’explique d’abord par une habitude issue de la clandestinité de cet organe de la Résistance et a précisé ensuite qu’un éditorial n’est pas systématiquement signé car il engage la ligne politique du journal. Conférence sur Albert Camus, Paris : Médiathèque Buffon, 13 mars 2010. M. Jeanyves Guérin est professeur de littérature française à l’université de Paris III-Sorbonne nouvelle. Il a récemment dirigé la rédaction du Dictionnaire Albert Camus, Paris : Robert Laffont, coll. Bouquins, 2009.
4 Cette critique de la presse a été régulièrement entretenue par Albert Camus. Dans « Critique de la presse nouvelle » (Combat, 31 août 1944), Albert Camus entendait « donner un ton et une vérité qui mettent le public à la hauteur de ce qu’il y a de meilleur en lui. » (Actuelles – Ecrits politiques, 1950, Paris : Gallimard, coll. Folio/Essais, (1997), p. 28). Dans « Le journalisme critique » (Combat, 8 septembre 1944), il appelait de ses vœux « un autre rapport du journaliste au public [résidant] dans le commentaire politique et moral de l’actualité. » (Ibid., p. 32). Plus tard, dans « Servitude de la haine » (Le progrès de Lyon, 1951) Albert Camus fustigeait « les neuf dixièmes des journaux » se faisant « les portes-paroles de la haine et de l’aveuglement. » (Actuelles II – Chroniques 1948-1953, Paris : Gallimard, 1953, p. 32).
5 La documentation française, op. cit., p. 8.
6 Ibid., pp. 15-16.
7 L’Humanité des 8 août et 12-13 août 1945. Cf. Béatrice Faillès, op. cit., pp. 65-69 et pp. 156-159.
8 L’Aurore, 7 août 1945. Le Parisien Libéré, 7 août 1945. Le Monde, 8 août 1945. La Croix, 8 août 1945. Résistance, 8 août 1945. Cf. La documentation française, op. cit., pp. 9-10 et Béatrice Faillès, op. cit., pp. 40, 46-50 et 83.
9 Günther Anders, Le temps de la fin, Paris : Editions de l’Herne, (2007), pp. 31-33.
10 Cité d’après Len Giovannitti et Fred Freed, Histoire secrète d’Hiroshima, Paris : Plon, 1965, p. 26.
11 Ibid., pp. 45 et 49.
12 Dans son autobiographie, le secrétaire à la Guerre Henry Stimson souligne : « Les nouvelles d’Alamogordo… firent comprendre aux Américains que d’autres efforts diplomatiques pour amener les Russes à prendre part à la guerre du Pacifique devenaient superflus. » Cité d’après Len Giovannitti et Fred Freed, op. cit., pp. 190-191. Rapportant l’opinion du général Marshall, Henry Stimson précise : « Marshall estimait, comme j’en étais sûr moi-même, que désormais, avec l’arme nouvelle, nous n’avions plus besoin de l’aide des Russes pour conquérir le Japon. » Ibid., p. 193.
13 « Dialogue pour le dialogue », Défense de l’homme, juillet 1949. Cf. Albert Camus, 1950, op. cit.
14 « Démocratie et dictature internationales », cf. Albert Camus, 1950, op ; cit., p. 133.
15 Ibid., pp. 134-135.
16 Albert Camus s’est prononcé contre ce droit de veto dès l’élaboration de la Charte des Nations unies (1945). Prenant ses distances avec l’Organisations des Nations unies, il a démissionné de son poste de conseiller culturel à l’Unesco lorsque l’Espagne de Franco a été admise dans la communauté internationale (1956).
17 « Démocratie et dictature internationales », cf. Albert Camus, 1950, op. cit., p. 135.
18 Albert Camus, Discours de Suède, 1957, Paris : Gallimard, coll. Folio/Essais, (2010), p. 18. Dans sa conférence donnée à l’occasion de la réception de son prix Nobel de littérature, Albert Camus a évoqué à deux reprises la menace nucléaire pesant sur le monde. Ibid. pp. 18-19. Auparavant, dans « Le siècle de la peur » (Combat, novembre 1948), il a pointé les dérives de la science menaçant « la terre entière de destruction. » Albert Camus, 1950, op. cit., p. 117. Pour plus de références, lire l’article d’Alain Chatriot, « Hiroshima », in Dictionnaire Albert Camus, s/d Jeanyves Guérin, Paris : Robert Laffont, coll. Bouquins, 2009, pp. 375-376.
19 Combat, 12 octobre 1944. Cf. Albert Camus, 1950, op. cit., p. 45.

explosion IN-Ecker

Essai nucléaire raté au Sahara

Le premier réquisitoire contre l’arme nucléaire : Editorial d’Albert Camus publié dans Combat le 8 août 1945
Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose. C’est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d’information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique. On nous apprend, en effet, au milieu d’une foule de commentaires enthousiastes, que n’importe quelle ville d’importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d’un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l’avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.
En attendant il est permis de penser qu’il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d’abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l’homme ait fait preuve depuis des siècles. Que dans un monde livré à tous les déchirements de la violence, incapable d’aucun contrôle, indifférent à la justice et au simple bonheur des hommes, la science se consacre au meurtre organisé, personne sans doute, à moins d’idéalisme impénitent, ne songera à s’en étonner.
Ces découvertes doivent être enregistrées, commentées selon ce qu’elles sont, annoncées au monde pour que l’homme ait une juste idée de son destin. Mais entourer ces terribles révélations d’une littérature pittoresque ou humoristique, c’est ce qui n’est pas supportable.
Déjà, on ne respirait pas facilement dans un monde torturé. Voici qu’une angoisse nouvelle nous est proposée, qui a toutes les chances d’être définitive. On offre sans doute à l’humanité sa dernière chance. Et c’est peut-être après tout le prétexte d’une édition spéciale. Mais ce devrait plus sûrement le sujet de quelques réflexions et de beaucoup de silence.
Au reste, il est d’autres raisons d’accueillir avec réserve le roman d’anticipation que les journaux nous proposent. Quand on voit le rédacteur diplomatique de l’agence Reuter annoncer que cette invention rend caducs les traités ou périmées les décisions mêmes de Potsdam, remarquer qu’il est indifférent que les Russes soient à Koenisberg ou la Turquie aux Dardanelles, on ne peut se défendre de supposer à ce beau concert des intentions assez étrangères au désintéressement scientifique.
Qu’on nous entende bien. Si les Japonais capitulent après la destruction d’Hiroshima et par l’effet de l’intimidation, nous nous en réjouirons. Mais nous nous refusons à tirer d’une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d’une véritable société internationale, où les grandes puissances n’auront pas de droits supérieurs aux petites et aux moyennes nations, où la guerre, fléau devenu définitif par le seul effet de l’intelligence humaine, ne dépendra plus des appétits ou des doctrines de tel ou tel Etat.
Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison.

Sources : Un fac-similé de cet article est paru dans La documentation française, Hiroshima : la bombe, dossier réalisé par Michèle Rodière, Paris, 1986. Cf. Albert Camus, Actuelles – Ecrits politiques, 1950, Paris : Gallimard, coll. Folio/Essais, (1997), pp. 67-69.

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