Pourquoi le désarmement nucléaire est un impératif catégorique pour la Russie.

Décembre 2009 Revue MGN, n°4, vol. 24

jdn-flammePar le Dr. Sergey Kolesnikov

[ NDLR: Aux Journées du Désarmement Nucléaire à Caen, S.KOLESNIKOV notre co-président des IPPNW et co-président de "Parlementarian network for nuclear disarmement" en tant que député de la Douma, a fait un exposé brillant sur la situation en Russie. Il a développé les arguments qui fondent cette hypothèse: ce grand pays est obligé de désarmer. Il a aussi expliqué notre action dans ce domaine.
Voici une traduction libre de son intervention ]

En Russie comme dans le monde entier, tout le monde y compris le gouvernement est convaincu qu’une troisième guerre mondiale serait fatale pour notre planète.
C’est dire si la perception des menaces de guerre nucléaire, mais aussi de guerre biologique ou chimique (déjà matérialisée par une pollution universelle)  est aiguë dans mon pays. De plus le réchauffement climatique est vivement perçu comme une menace nouvelle de conflits (exemple : la zone arctique).
Mais une autre menace très concrète existe aussi; les budgets militaires n’ont jamais été aussi importants : 1400 milliards de dollars pour l’ensemble des pays soit une augmentation de 50% par rapport à ceux de la guerre froide,  La moitié de ces dépenses sont le fait des USA, alors que la Russie a un budget militaire comparable à celui de la santé.
Face à cette menace, la Russie, surtout ces derniers temps, essaie de trouver une alternative à cette préparation guerrière par un renforcement de sa coopération multilatérale. Au delà du G20 la Russie est engagée dans plusieurs systèmes inter états, comme la CIS (coalition des pays de l’ex URSS), l’organisation de Shanghai  qui a notamment comme partenaire la Chine et l’Inde ou le réseau des pays émergeants dont le Brésil, l’Inde et la Chine.
Pour faire preuve de bonne volonté, la Russie, contrairement à l’OTAN, a rapatrié toutes ses armes nucléaires sur son sol, et elle essaie de promouvoir une organisation de sécurité collective sans parapluie nucléaire. Par ailleurs, mon pays a signé et ratifié une partie des traités internationaux  sur ce sujet y compris l’interdiction d’envoyer dans l’espace des armes atomiques. Mais pour autant il ne faut pas dire que la Russie est absente de tout conflit! Rappelons ici la guerre de Tchétchénie, les opérations militaires en Géorgie, et le soutien de l’intervention de l’OTAN en Afghanistan.

C’est à la lueur de ces données contrastées qu’il faut examiner le budget russe 2009/2010 dans les tableaux ci dessous:

2009 2010
Budget fédéral russe en milliards de $ 450 460
Défense Nationale 38 40
Education fédérale 52 55
Santé et Sports 34 33
Dépenses sociales 42 44
Retraites
Détails du budget Fédéral en milliards de dollars 2008 2009 2010
Défense Nationale 40 38 40
Forces armées classiques 24 27 31
Sécurité collective 0,01 0,02 0,35
ARMES NUCLEAIRES 0,71 0,55 0,6
Interventions internationales 0,1 0,13 0,15
Recherches scientifiques militaires 5 4,6 4,6
Place du nucléaire dans le budget (%) 1,7% 1,5% 1,5%

missile-russeIl est important de détailler plus précisément le contenu de cette ligne budgétaire consacrée aux armes de destruction massives, pour 2010 :
-185 millions de dollars pour le désarmement des têtes nucléaires et le stockage.
-670 millions de dollars pour la destruction des armes chimiques.
-170 millions de dollars pour l’industrie militaire, y compris la modernisation des armes.
Autre fait à considérer, la Russie s’est dotée d’un comité de la société civile auprès de la présidence de l’état où siègent des ONG dont l’IPPNW Russe..

Pourquoi la Russie veut en finir avec la guerre froide?
La stabilité actuelle du pouvoir politique est construite sur une grande ambition : redonner à notre pays une place de premier plan dans le concert des nations indissolublement liée à ses assises intérieures et en priorité à SA SITUATION ECONOMIQUE. Cette vision est partagée par la majorité de la population, mais elle a été sérieusement remise en cause par l’impact majeur de la crise mondiale et la mise en péril du pacte social.
Cette période exempte de toute euphorie, dans une population inquiète, fait que l’on voit grandir la perception des dangers qui menacent le pays, quitte à les surestimer, par exemple:
-La réalité de l’encerclement du pays par l’OTAN est plus vivement ressentie.
-La dissuasion nucléaire de l’OTAN et des USA qui est exclusivement antirusse est vécue comme particulièrement agressive.
-Malgré le geste, très apprécié, d’OBAMA de retirer le bouclier anti-missile d’Europe, même les anti-missiles renvoyés sur des bateaux restent perçu comme exclusivement antirusse, dans la mesure où les cibles restent les mêmes, c’est à dire en Russie.

Pour toutes ces raisons les dirigeants russes sont convaincus qu’il faut changer la donne ET QU’ILS N’ONT PAS LE CHOIX, d’où leur volonté farouche de tout faire pour mettre fin à la guerre froide.
* Signes positifs de la politique extérieure russe:
-Le président Medvedev a proposé une nouvelle stratégie actée sur un nouveau concept de sécurité collective en Europe. Par ailleurs, le discours de BARAK OBAMA à Prague a permis un spectaculaire effort commun du conseil de sécurité de l’ONU et la rédaction presqu’en commun d’une résolution  votée ensuite à l’unanimité.
-Les négociations sur “START 3″ (pour le désarmement simultané de milliers de têtes nucléaires) sont très bien engagées, avec le soutien explicite de BAN KI MOON qui appuie aussi le “NEW SECURITY CONCEPT” de Medvedev.

* Mais il y a aussi des ombres au tableau :
- L’accord RUSSIE/OTAN (et donc USA) c’est-à-dire le maintien de la dissuasion nucléaire en l’état avec un seul correctif : on remplace par “site opposé” la vieille notion d’ennemi!
-Le complexe militaro industriel est toujours là et toujours disposé à contrecarrer toute velléité de progrès vers un monde sans arme nucléaire. Les avancées sont fragiles, comme la délégation de l’IPPNW auprès du haut commandement de l’OTAN a pu s’en rendre compte.
-La contrainte de la crise économique et la volonté de contrer la montée des périls peuvent s’atténuer (d’où le discours sur “la reprise” dont le refrain – faisons comme avant -  est chanté y compris au sujet du retour à la guerre froide)

Même si des progrès substantiels existent, nous ne pouvons pas rester les bras croisés ou applaudir sans rien faire : la société civile et, au premier rang, les ONG ont une responsabilité écrasante actuellement.
Que faire dans ce moment particulier concernant le rapport de force géostratégique?
* Notre association  russe de l’IPPNW pense qu’il est urgent de développer, pour savoir et pour peser, le maximum possible de rencontres avec “les décideurs” politiques,  toutes parties concernées. C’est ce que fait l’IPPNW en dialoguant avec tous les gouvernements des états nucléaires mais ceux de Chine et d’Israël manquent encore.
* Dans le même ordre d’idée, la rencontre avec le haut commandement de l’OTAN à Bruxelles a été décisive même si les militaires continuent à s’accrocher à la “dissuasion de papa”. La rencontre entre parlementaires de tout bord est aussi importante et grandement facilitée par le PNND (Parliamentarians for Nuclear non Proliferation and Disarmement).
* Bien entendu cette action vers les “décideurs” doit être étroitement liée avec notre action au sein de la société civile. C’est le sens profond de notre soutien à la convention pour l’élimination des armes nucléaires, car pour nous, l’alternative: “sécurité collective” est strictement attachée à la notion de “sécurité humaine”. (NDLR : le Haut Commissariat aux Réfugiés définit ainsi la sécurité humaine : “Cette sécurité comme nouvelle conception de la sécurité globale, se préoccupe davantage de sauvegarder les droits humains les plus vitaux et d’étendre leur portée plutôt que de se consacrer aux menaces traditionnelles pesant sur les états”)

C’est dans ce contexte que  notre association  IPPNW  russe propose également :
-La constitution d’une alternative à l’alliance atlantique avec pour socle des mesures de désarmement crédibles, vérifiables et transparentes, et la construction sur ces fondamentaux pacifiques d’une sécurité collective comme le propose l’ONU.
-Un remplacement réaliste et cohérent des budgets militaires par de vastes programmes humanitaires et sociaux nécessaires pour la sécurité humaine dans ces temps de crise.
-La mise en place d’une internationale civile pour répondre aux urgences sociales et à l’insécurité telle qu’elle est vécue par les peuples.
-Surtout, il nous revient de proposer le remplacement du “tout OTAN” par le “tout sécurité collective” selon la formule de E. BAR

Il se trouve que le modèle européen, au delà de ses imperfections, répond bien au souci de déplacer la domination d’une nation par une entente réciproque dont le but premier est la résolution pacifique des conflits.
Avec d’autres ONG nous devons être les constructeurs d’un nouveau modèle de sécurité globale. C’est un devoir prioritaire pour nous médecins car il n’y a pas de solutions aux altérations de la santé publique hors de la sécurité humaine.

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