PSYCHANALYSE ET MENACE NUCLÉAIRE, illusions et réalité.

par les DOCTEURS Madeleine CASPANI-MOSCA et A.BEHAR

Cet article est issu de la lecture d’un texte de Madeleine CASPANI  MOSCA sur le questionnement de la psychanalyse au sujet de l’arme nucléaire. Cette présentation n’est donc pas exhaustive et le texte originel, même en gestation, est beaucoup plus riche et novateur. Mais d’un commun accord entre les deux signataires, ils nous semblé utile pour nos lecteurs d’avoir cette version simplifiée pour nourrir notre discussion sur un sujet simple : Comment une majorité d’êtres humains peut elle accepter l’indicible, c’est à dire la destruction totale de l’autre ?

La menace nucléaire, qu’elle soit brandie ou subie, est d’abord une aventure humaine avant d’être une technologie. C’est donc aux tréfonds des humains qu’il faut chercher l’origine et les développements des armes nucléaires. Nous avons besoin de cette compréhension des mécanismes dans notre intime, enfoui aussi dans chacun d’entres nous, pour avoir une réponse efficace dans notre action pour l’éradication des armes atomiques. La psychanalyse devrait pouvoir nous y aider.

1-L’instrument premier de ces mécanismes intimes, est le cerveau

les trois cerveaux

les trois cerveaux

La neurophysiologie nous enseigne le modèle suivant : dans notre tête coexistent en réalité 3 cerveaux avec pour chacun une autonomie de fonction :

  • - Le plus archaïque, le “reptilien“ qui dirige l’autoconservation, l’agression et toutes les réactions instantanées de défense, les rituels.
  • - Le “limbique“ qui distingue l’agréable du désagréable, la protection de sa progéniture, les comportements festifs, la récompense.
  • - Le “néocortex“ mère de l’invention et père de l’abstraction.

En quoi cette tripartition nous est utile pour comprendre la menace nucléaire ?

Parce qu’elle introduit une meilleure compréhension du rôle majeur de l’émotion dans le vécu de la menace globale atomique.

Parce qu’elle  éclaire la question de l’inhibition du meurtre de nos congénères (réel ou phantasmé), cette inhibition étant particulièrement faible dans l’espèce humaine.

2- Le premier outil de compréhension proposé par la psychanalyse :

eros-thanatos

Eros-Thanatos Mythologie Grecque

C’est le concept de “pulsion de mort“ (Thanatos) opposé à la pulsion de vie (Eros), étape décisive dans notre quête de sens pour la menace nucléaire. Car la pulsion de mort est duale avec :

Un premier aspect passif : C’est le rejet de tout ce qui est inquiétant, l’aspiration à la mort devenant l’espérance d’un repos définitif. En pratique, c’est la source du déni et de l’engourdissement de la pensée critique, si souvent rencontré dans notre action.

Le deuxième aspect est actif, avec un processus de destruction de soi et des autres. Pulsion de vie et de mort ont un lien dialectique fondamental, d’où l’aspect duale de chacune de ses manifestations : par exemple l’agressivité qui peut être positive pour la survie, ou au contraire aller vers la destructivité sans limite de nous ou des autres.

On peut vérifier l’importance de ce concept y compris dans notre biologie :

Il existe dans nos cellules un processus appelé “mort programmée“ et qui se déclenche après un signal venu du génome. La destruction interne de la cellule ne suffit pas, il faut aussi faire place nette c’est le rôle des cellules tueuses, pour accueillir dans l’espace libéré une jeune cellule (c’est l’APOPTOSE). Ce signal peut venir de l’extérieur porté par des protéines, la plus étudiée étant la P53. Prenons un exemple : la radioactivité : Quand elle pénètre dans nos cellules elle y dépose de l’énergie. Elle occasionne de ce fait des dégâts importants ou modérés et un signal de mort programmée différé qui sera effectif au moment de la division cellulaire. On sait aujourd’hui que ce signal peut être transmis à des cellules voisines qui n’ont reçu aucun rayonnement, c’est le « BYSTANDER EFFECT“ ou effet de proximité, il va être soit immédiatement efficace, soit enfoui dans la mémoire de ces cellules qui peuvent survivre et se multiplier sauf si un nouveau signal vient interrompre leur survie (c’est “l’instabilité génomique“).Cette survie dépend étroitement de l’environnement, le message biologique est simple ; Construction et destruction cellulaire sont inséparables ;

Il en est de même dans notre développement depuis la naissance où se met en place la constitution progressive du soi de notre être séparé du non soi (espace extérieur) en dialectique mais avec une note douloureuse et une angoisse majeure inhérente à  cette séparation.

Quelles leçons peut-on retenir pour notre quête de vérité sur l’arme nucléaire ?

  • - Il y a une articulation entre agressivité et violence, c’est la pulsion de mort
  • - La violence peut être du côté de la vie, c’est un instinct de défense face au danger, un acte de survie et qui dépend du cerveau reptilien. Mais notre cerveau peut conduire aussi à une violence froide centrée sur soi et développer une puissance de destruction.
  • - S’il s’agit du cerveau reptilien et non du néocortex, on peut comprendre que la rationalité et donc la civilisation ne permettent pas de supprimer cette violence, d’ordre émotionnelle. Mais la civilisation (et les progrès scientifiques) donne les moyens techniques pour amener cette violence à son terme, et donc joue un rôle dans les comportements : Pour notre siècle, les moyens barbares comme la torture, le viol, l’assassinat programmé (y compris par les drones) sont accompagnés dans une stratégie de guerre par les armes chimiques et biologiques jusqu’à l’arme nucléaire et donc jusqu’à la menace de disparition de l’espèce humaine.

3- Le terrorisme, une des clefs pour comprendre le passage entre violence personnelle et la violence nucléaire ultime.

Les thèses apocalyptiques sont une des motivations du terrorisme. L’exemple de la secte japonaise “AUM“ peut nous être utile pour comprendre. L’objectif premier du gourou de la secte (SHOKO ASAHARA) est la destruction de l’humanité. Pour se faire, il cherche par tous les moyens d’acquérir une bombe atomique, sans succès. Il se rabat alors sur l’arme chimique, utilisée par la secte dans le métro de Tokyo, et se fait prendre ensuite. Il y a là un résumé éclairant entre la pulsion de mort du gourou transmise à son groupe, l’utilisation d’un moyen moderne avec des méthodes primitives (barbares), et la recherche  d’un moyen de destruction massive qui aurait dû être l’arme nucléaire.

Mais il faut aussi retenir une question centrale dans les leçons du terrorisme en particulier : Comment donner un sens et imaginer l’inimaginable d’une destruction totale ? Et comment la peur de la destruction aveugle peut-elle se transmettre de l’individu vers la collectivité humaine ?

Il faut pour cela se tourner vers le groupe d’individus adeptes de la terreur atomique :

4- Le nucléarisme, doctrine du “fan club de la bombe“, est basé sur une série d’illusions (au sens freudien).

Voici ce que dit FREUD: « Les illusions nous épargnent des sentiments pénibles… Vient un jour où elles se heurtent à la réalité ». QUELLES SONT CES ILLUSIONS ?

  • - L’illusion sécuritaire : le besoin humain de protection doit être couvert par la “sécurité de l’État et donc de la nation“. Il se développe alors une addiction pour la démesure dans la fabrication des armes nucléaires (en quantité et qualité) entretenue par l’inquiétude de la surenchère des autres états atomiques
  • - L’illusion de la dissuasion : D’une part, il faut être le plus fort, le plus prêt du pouvoir absolu de mort, et répondre ainsi aux compétiteurs en étant plus crédible, et d’autre part affirmer bien haut qu’il s’agit d’une arme de “non-emploi“ pour ne pas effrayer sa population.. jusqu’à cesser d’être crédible ! pas facile de dissimuler une telle contradiction.
  • - L’illusion de “l’utilisation graduée“ pour résoudre cette contradiction : l’idée est d’agir en 2 temps, une première frappe limitée d’avertissement, et dans un deuxième temps une frappe stratégique censée anéantir l’adversaire (et en fait l’initiateur du conflit nucléaire avec). Cette doctrine se heurte aux faits, comme le montre les climatologues et l’IPPNW : C’est dès la première frappe limitée que les effets sur l’espèce humaine se font sentir via le changement climatique induit, avec la possibilité d’anéantissement d’un milliard d’humains par la famine.

5- Où se situe le gap entre la totalité des démarches autour de l’individu et le groupe ?

Il nous faut d’abord faire la synthèse des apports de la psychanalyse jusqu’à ce stade : L’existence des armes nucléaires et leur potentiel de destruction massive irréversible de notre espèce réveillent nos angoisses de notre enfance, mais mobilise de ce fait des moyens de défenses puissants comme le déni qui minimise le danger, et le désaveu qui permet de rendre les destructions bien réelles dues à la bombe en une simple abstraction et donc un blocage de nos émotions. C’est le rôle central de la pulsion de mort, qui est d’attaquer la pensée, de la rendre inopérante, au points d’en faire une “non pensée“ et donc de briser tout liens avec le cortex limbique donc avec toute émotion. Cela conduit à la “torpeur psychique“ qui explique le peu d’impact de nos explications rationnelles antinucléaires. FORNARI (1) va plus loin encore dans sa définition de la guerre actuelle qui allie barbarie élémentaire et destruction à distance sophistiquée, alliant dépression comme forme de survie avec le possible sacrifice du soi, et le désir de sauvegarder le soi pour assurer la survie par la destruction de “ l’ennemi“. Mais si l’on veut faire intervenir la transmission de ce “travail “où tout ce qui est mal et haïssable c’est l’ennemi, et tout ce qui est juste légitime et vertueux c’est nous, il faut obligatoirement comprendre le passage de l’individu au groupe.

6- De quel groupe s’agit-il en ce qui concerne la menace nucléaire, quelles sont les illusions groupales ?

Que nous apprend la psychanalyse sur le saut de l’individu vers le groupe ?

D’abord, elle décrit la famille immédiate comme le premier groupe existentiel. Puis, que tous les autres groupes qui va se former, est toujours plus que la somme des individus qui le composent. Si le point de départ logique de la constitution d’un groupe c’est la réunion d’individus pour coopérer selon leur capacité et leur compétence pour un objectif commun. Il va se mettre en route aussi, au delà des règles  écrites, un processus inconscient porté principalement par l’émotion. Celui ci va tendre au choix d’un leader supposé porteur de la sécurité du groupe, et de qui on va peu à peu dépendre Ceci est encore plus vrai s’il s’agit d’un groupe constitué pour lutter contre un danger ou pour le fuir. Dans ce cas l’existence d’un leader est incontournable. Il s’installe alors une dynamique de groupe avec une communication non verbale puis la constitution d’un inconscient collectif qui devient dominant.

Cette vision de l’espèce humaine nous aide à comprendre les dérives sectaires, les mécaniques pratiques que d’aucun appelle l’introduction prioritaire des idées dans la société (par les groupes), mais est-ce pertinent pour comprendre le groupe des nucléaristes, leur soumission au chef, seul capable d’appuyer sur le bouton du feu nucléaire, quand on est ici dans la dimension d’une nation, ou même d’une coalition d’États ?

7- LA DERNIÈRE ÉTAPE DÉCISIVE : le grand groupe.

Si l’identité individuelle et l’identité du groupe sont entremêlées, peut on en dire autant s’il s’agit d’un “grand groupe“ ?

  • - La première différence est : l’identification avec un sentiment d’appartenance partagé et un héritage commun réel ou fantasmé. Cet héritage peut être valorisant car glorieux ou traumatisant comme le souvenir d’un drame collectif devenu mythe.
  • - La deuxième différence réside dans la transposition de la “régression“ : Dans le grand groupe il y a un mode narcissique/paranoïaque du clivage avec l’autre. Le leader est ici crucial car il peut accentuer cette régression, encourager la haine et la destructivité de l’autre, avec des moyens autrement plus efficaces que ceux des petits gourous des groupes.
  • - Reste un question : Comment le plus grand nombre d’individus peuvent ils adhérer jusqu’à l’absurde à cette déviation mortifère du grand groupe ? C’est le rôle de la 3ème différence appelée par le psychanalyste argentin BLEGER : “l’ambiguïté“. Celle-ci se caractérise par la minoration des conflits internes et une maximisation des caractères négatifs de l’autre à l’extérieur et finalement un renforcement de l’appartenance. Cela explique les comportements acritiques et le conformisme que nous connaissons bien dans notre action pour l’élimination des armes nucléaires.

De la régression à l’ambiguïté on débouche pour le grand groupe à l’aliénation : Le sentiment de honte, d’indignation et de culpabilité sont confisqués ou réduits au silence. A ce stade, les membres du grand groupe adhèrent par leur silence à cette acceptation inimaginable de l’indicible c’est-à-dire la destruction totale  possible de l’autre. La menace nucléaire brandie par le leader s’infiltre ainsi dans les interstices de notre psychisme avec la promesse d’une sécurité d’état (nationale) contradictoire avec la sécurité humaine qui répond à l’aspiration d’une protection universelle pour toute l’humanité.

8- En quoi cet apport de la psychanalyse peut-il changer la donne dans notre action pour l’abolition de toutes les armes atomiques ?

La première leçon est d’ordre stratégique : Si pour comprendre les racines humaines de la menace nucléaire nous sommes partis de la tripartition du cerveau (comme de la biologie de nos cellules)  vers l’individu, le groupe puis le grand groupe, notre stratégie, pour détricoter la situation actuelle, nécessite de parcourir le même chemin en sens inverse.

PAR OÙ COMMENCER ? Forcement par le grand groupe dans sa dimension internationale.

Agir dans cet espace c’est d’abord combattre pied-à-pied les illusions (y compris les nôtres), mais aussi contribuer à la résilience de nos frères engourdis par le déni. Nous devons donc nous appuyer prioritairement sur les réalités et nous méfier des abstractions ou projection apocalyptique vers l’avenir. Il nous faut avant tout un objectif concret et non fantasmé avec un succès possible. Cela nous a réussi dans le passé, par exemple dans notre combat pour l’arrêt définitif des essais nucléaires en 1995, cela peut réussir aujourd’hui pour la lutte du peuple britannique en faveur du non renouvellement des sous marins TRIDENT. Cet objectif peut parfaitement se situer à l’échelle du continent avec une mobilisation en soutien au peuple anglais.

Cela renvoie aussi à notre place dans ICAN. Nous avons en commun la cible constituée par les conséquences humanitaires de la menace nucléaire. Si nous sommes cohérents avec le refus des illusions, alors ces conséquences doivent être actuelles comme la question des maladies radio induites des vétérans des essais nucléaires, ou des ouvriers du chantier naval de Brest ou enfin la population radio contaminée chronique autour de VALDUC.

Si l’on veut secouer la torpeur de notre peuple sur la question du danger nucléaire il nous faut constituer un “groupe de travail“ où chacun selon ses compétences et ses différences agit pour un objectif positif commun, pour la sécurité humaine antagonique à la sécurité atomique. Si on exclut par principe tout leader et donc tout gourou, nous sommes obligés de prendre l’option démocratique, l’obligation d’accepter des points de vue différents, la nécessité d’unifier les différentes associations concernées par un monde sans armes nucléaires sans en exclure aucune, en un mot rétablir le rôle majeur de notre néo cortex.

Enfin la compréhension de la pulsion de mort, nécessaire pour comprendre la menace nucléaire, doit aussi nous conduire à réfléchir sur notre propre comportement. Car nous avons aussi dans notre inconscient les mêmes pulsions de vie ou de mort. Nous avons nous aussi à privilégier la pulsion de vie, avec la restauration de l’esprit critique et le retour à la raison, en bâtissant un projet positif comme celui proposé par l’UNESCO autour d’un objectif : la sécurité humaine.

Franco Fornari. 1921-1985

Franco Fornari. 1921-1985

Dans ce cadre, l’objectif premier est la prise de conscience du danger nucléaire pour chacun de nous, à égalité avec l’autre, fut-il loin de nous dans d’autres continents.

“Nul homme ne peut, sur le plan psychologique, éviter de se sentir responsable devant la menace de la destruction par les armes nucléaires car tout homme possède pour ainsi dire à l’intérieur de lui-même la bombe H comme désir de contrôle sadique omnipotent sur son propre ennemi“ (1)

(1) FRANCO FORNARI, psychanalyse de la situation atomique, Ed GALLIMARD, 1969

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