Quelle opposition à la politique nucléaire militaire (sondage ifop) ?

par Philippe Bujnoczky
Quels enseignements retenir du sondage réalisé par l’IFOP pour le Mouvement de la Paix à propos de l’opinion des Français sur les dépenses militaires ? Les résultats de l’enquête menée du 12 au 15 mars 2012 traduisent-ils un véritable élan d’opinions en faveur d’une élimination des arsenaux nucléaires ? En d’autres termes, reflètent-ils une préoccupation générale et un engagement ferme à l’endroit du désarmement nucléaire ?
Pour répondre à ces interrogations générales, il est nécessaire de se focaliser sur les deux questions suivantes posées à l’échantillon représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus :
« Vous personnellement, êtes-vous favorable ou pas favorable à ce que la France… ? »
Tableau 1 : « Les Français et les dépenses militaires »

Total

en

faveur

%

Tout

à fait

en

faveur

%

Plutôt

en

faveur

%

Total

Pas

en

faveur

%

Plutôt

pas

en

faveur

%

Pas du tout

En

faveur

%

Total

%

S’engage dans un processus de convention d’élimination totale et contrôlée des armes atomiques

81

32

49

19

14

5

100

Renouvelle et modernise ses armes atomiques (sous-marins, missiles, etc.)

36

7

29

64

43

21

100

(Sondage IFOP réalisé du 12 au 15 mars 2012)
En
ce qui concerne l’engagement de la France dans un processus de convention d’élimination totale et contrôlée des armes atomiques, déposée auprès des Nations-Unies, une forte majorité se déclare favorable : 81%.
Ce résultat écrasant doit néanmoins être questionné. En effet les sujets ont répondu à une enquête d’opinion sur un thème peut-être étranger à leurs préoccupations courantes. Parmi ces 81% de sujets, combien ont-ils seulement entendu parler de la Convention pour l’élimination des armes nucléaires avant que leur avis ne soit sollicité ? Au-delà du seul temps d’un sondage, l’opinion majoritairement exprimée se traduira-t-elle, d’une quelconque façon, par une préoccupation, une déclaration et un engagement ultérieurs ? Aucun élément ne permet de l’affirmer ni même de le penser.
En outre, les sujets se déclarant favorables à l’élimination des armes nucléaires ont exprimé majoritairement un avis nuancé : 49% y sont « plutôt favorable(s) » contre 32% « tout à fait favorable(s) ». Cette répartition suggère que la question considérée n’inspire pas chez les répondants une opinion nettement tranchée. Ce caractère nuancé des réponses apparaît d’ailleurs pour l’ensemble des questions se rapportant aux propositions sur la stratégie de Défense française (résultats complets disponibles sur le site de l’IFOP ou sur celui du Mouvement de la Paix).
? En ce qui concerne la modernisation des armes atomiques, près de deux tiers des répondants se déclarent défavorables : exactement 64%.
Ce résultat principal va dans le sens du précédent appelant majoritairement l’inscription de la France dans un processus d’élimination des armes atomiques.
Néanmoins, une différence arithmétique laisse entrevoir un manque de consistance dans les réponses, voire une certaine contradiction pour une partie des sujets. En effet, 81% des sujets se sont prononcés pour l’élimination des armes nucléaires et seulement 64% se sont prononcés contre leur modernisation (36% y sont favorables). La différence de 17% (81-64), qui ne peut se réduire à un biais de passation selon lequel il serait plus facile d’acquiescer que d’opposer un refus, s’explique peut-être par le recours général des sujets à des réponses nuancées correspondant aux deux modalités « plutôt… ». Un tel choix qui trahit un manque d’opinions tranchées est susceptible de faire apparaître une certaine discordance sur l’ensemble de l’enquête. C’est manifestement le cas : Comment réclamer à la fois l’élimination et la modernisation des armes nucléaires ? Une minorité non négligeable des répondants semble réaliser ce tour de force.
En définitive, au regard des deux questions abordées, les sujets se déclarent majoritairement favorables à une rupture avec une politique nucléaire militaire sans pour autant adhérer sans nuances, ni contradictions à une telle perspective. L’opinion exprimée est ainsi peu consistante tout en étant majoritaire.
*
Un sondage précédent, réalisé par Harris interactive pour RTL entre les 26 et 29 décembre 2011, traduit d’ailleurs cette inconsistance en matière d’opinion sur le nucléaire. Centrée sur l’étude des préoccupations politiques des Français, cette enquête consistait à proposer quatorze thèmes de société et à demander aux sujets d’évaluer leur degré d’importance.
« Pour chacun des domaines d’action suivants, diriez-vous qu’il devrait être prioritaire, important mais pas prioritaire, ou secondaire pour le gouvernement au cours de l’année 2012 ? »
Comme l’indique le tableau ci-dessous, le thème du nucléaire apparaît en dernière place alors que celui du chômage arrive en tête des préoccupations politiques des Français.
Tableau 2 : « Bilan 2011 et perspectives 2012 »

Rang de priorité

Thème de société

%

Prioritaire

%

Important mais pas prioritaire

%

Secondaire

%

Ne se prononce pas

%

Total

%

1

Le chômage

77

18

2

3

100

14

Le nucléaire

17

44

35

4

100

(Sondage Harris interactive réalisé du 26 au 29 décembre 2011)
Or, « Le nucléaire » correspond à une appellation générique ne distinguant pas le domaine militaire du domaine civil. Compte tenu de ce caractère générique, et de la catastrophe récente de Fukushima, il était légitime de s’attendre à ce que « Le nucléaire » éveille de nombreuses priorités. Ce n’est pas le cas puisque ce thème est le moins prioritaire (17%) tout en étant perçu comme « important… » (44%). A nouveau se profilent des réponses nuancées ne traduisant pas un engagement véritable.
*
Au terme de cette brève analyse se pose une question : Une volonté d’engagement dans un processus d’élimination des armes nucléaires serait-elle apparue spontanément dans un questionnement ouvert sur les préoccupations des Français ? Etant donné le peu de consistance de l’opinion publique sur ce sujet, une telle expression spontanée paraît douteuse. Dès lors, il n’est pas possible de pointer un véritable engagement des Français pour le désarmement nucléaire. L’opposition à la modernisation des armes atomiques et le souhait de voir la France s’engager dans une convention d’élimination sont largement induits par le cadre strict de l’enquête, c’est-à-dire une demande d’opinion sur un sujet imposé dans un contexte suggéré de crise économique. En dehors d’un tel cadre, il serait hasardeux de considérer qu’il existe seulement une opinion majoritaire consistante sur les questions de désarmement nucléaire.
Néanmoins, le sondage de l’IFOP réalisé pour le Mouvement de la Paix fournit une indication précieuse sur les arguments à développer pour convaincre le grand public et susciter un engagement de vaste envergure qui n’existe pas encore. Face au rappel du coût d’un entretien des arsenaux nucléaires, les Français ont tendance à développer le souhait d’un désarmement. Il y a donc intérêt à préciser ce coût (année par année, quinquennats après septennats, etc.) et mettre en rapport les sommes investies avec ce qui aurait pu être réalisé dans les domaines de l’éducation, de la santé, du logement, des initiatives pour l’emploi…, c’est-à-dire dans tous les domaines correspondant aux préoccupations prioritaires des Français.
Ph. B, juillet 2012.

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