Sigmund Freud et la bombe atomique

Décembre 2009 Revue MGN, n°4, vol. 24

freudpar Philippe BUJNOCZKY*

Sigmund Freud est sans contexte l’un des plus grands penseurs contemporains ayant éclairé de ses réflexions les recoins du psychisme. Pourtant, aucun prix Nobel n’a récompensé le travail révolutionnaire du fondateur de la psychanalyse. A une époque où se profilaient déjà les moyens d’une catastrophe sans nom, la lucidité de Sigmund Freud a été implacable.

L’évocation conjointe de Sigmund Freud et de la bombe atomique a de quoi surprendre. Elle s’apparenterait certainement à un anachronisme si l’on retenait seulement que le décès du fondateur de la psychanalyse est antérieur, de plusieurs années, à la première explosion d’un engin nucléaire : Sigmund Freud s’est éteint le 23 septembre 1939 alors que le premier essai nucléaire de l’histoire s’est déroulé le 16 juillet 1945.
Mais si l’on considère attentivement l’œuvre du penseur autrichien, l’évocation de la bombe atomique se révèle dès lors pertinente. Dans ses écrits tardifs, où la pulsion de mort a pris une place importante, transparaît, à plusieurs reprises, l’appréhension d’une arme capable de détruire des nations et d’entraîner l’humanité vers son propre anéantissement. Illustration d’une logique de terreur étreignant en silence notre civilisation, Sigmund Freud a rédigé son intuition funeste à mots couverts qu’il est encore temps de décacheter.

La possibilité d’une destruction totale de l’humanité est apparue originellement sous la plume de Freud en 1929, dans un ouvrage intitulé Le malaise dans la culture. A travers cette réflexion traitant de sujets aussi variés que la culture, le sentiment de culpabilité ou le bonheur, le psychanalyste autrichien se projette dans un avenir où la perpétuation du vivre ensemble est mise en doute par les nouveaux moyens dont l’homme dispose à des fins destructrices. Dans un contexte marqué par la montée du nazisme et la perspective d’un nouveau conflit mondial, cet ouvrage constitue la radicalisation d’un pessimisme en germe dans des écrits antérieurs.
freud_smallDans ses Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, publiées en 1915, Sigmund Freud avait déjà déclaré sur un ton fataliste : « La guerre, elle, ne se laisse pas éliminer ; aussi longtemps que les peuples auront des conditions d’existence si différentes et que leur répulsion mutuelle sera si violente, il y aura nécessairement des guerres. Dès lors la question se pose : ne devons-nous pas être ceux qui cèdent et s’adaptent à la guerre ? »1
La question posée dans Le malaise dans la culture va plus loin. Il ne s’agit pas de savoir si l’homme doit s’adapter à des guerres perçues comme inévitables mais de déterminer les possibilités de survie d’une humanité menacée par sa propension autodestructrice. D’où cette interrogation finale plaçant dans une conjonction funeste la modernité du développement technique et l’invariance de la vie pulsionnelle : « La question décisive pour le destin de l’espèce humaine me semble être de savoir si et dans quelle mesure son développement culturel réussira à se rendre maître de la perturbation apportée à la vie en commun par l’humaine pulsion d’agression et d’auto-anéantissement. A cet égard, l’époque présente mérite peut-être justement un intérêt particulier. Les hommes sont maintenant parvenus si loin dans la domination des forces de la nature qu’avec l’aide de ces dernières il leur est facile de s’exterminer les uns les autres jusqu’au dernier. »2
Dans ce paragraphe achevant Le malaise dans la culture, Sigmund Freud semble dire autant que taire. Il est question d’une « domination des forces de la nature » mais pas explicitement d’une exploitation de l’énergie fondamentale de la matière. Pourtant, quelle autre interprétation pourrait laisser entendre le risque d’un auto-anéantissement subséquent ? Et même si un engin nucléaire n’était techniquement pas concevable pour un homme étranger au domaine des sciences physiques, l’intuition diffuse de son existence prochaine était certainement à portée du grand explorateur de l’âme humaine et de son époque.erosthanatos
L’intuition de Freud s’exprime donc à mots couverts. Mais en dehors d’une prudence déconseillant l’emprunt d’un lexique étranger à la psychanalyse, cette évocation rédigée à demi-mot renvoie à la nature innommable de ce dont il est question : la manifestation dernière d’une pulsion de mort conduisant à l’extermination de l’humanité. Et de la même façon que Freud a toujours refusé d’attribuer à la pulsion de mort le nom propre « Thanatos », alors qu’il a identifié les pulsions de vie à « Eros », les moyens techniques susceptibles d’engloutir l’humanité dans la mort ne sont pas explicitement désignés car ils renvoient à une dimension se situant au-delà des capacités d’expression.3

Confirmant sa première intuition énoncée dans Le malaise dans la culture, Sigmund Freud développe, en 1932, l’idée d’une guerre prochaine d’où nul survivant ne pourrait sortir vainqueur. Cette thèse apparaît dans un échange épistolaire avec Albert Einstein encouragé, dans le cadre de la Société des Nations, par l’Institut international de coopération intellectuelle. Dans cet opuscule intitulé Pourquoi la guerre ?, le psychanalyste autrichien émet l’hypothèse sur laquelle se fondera précisément le futur principe de dissuasion nucléaire : « On ajoutera en outre que la guerre, sous sa forme actuelle, ne donne plus aucune occasion de manifester l’antique idéal d’héroïsme et que la guerre de demain, par suite du perfectionnement des engins de destruction, équivaudrait à l’extermination de l’un des adversaires, ou peut-être même des deux. »4
Encore une fois, il est question d’extermination et des moyens techniques susceptibles de la provoquer ; encore une fois, la description des « engins de destruction » pressentis reste figée dans un silence de mort. Les propos de Freud entrent certes en écho avec la préoccupation d’Einstein, formulée dès les premières lignes de sa lettre ouverte, où il est question de progrès techniques mettant en péril « l’humanité civilisée ».5 Mais ni l’un, ni l’autre de ces deux penseurs n’a été en mesure de préciser une intuition diffuse se refusant à toute explication. D’ailleurs, au début de l’année 1939, Albert Einstein confiait encore son incrédulité quant à la possibilité d’une libération de l’énergie atomique.6
Plus généralement, il semble que l’intuition de Sigmund Freud se soit heurtée aux mêmes difficultés que celles rencontrées par les physiciens atomistes. Ces derniers ont été, en effet, incapables de concevoir le projet d’une arme nucléaire à mesure que leurs progrès se sont rapprochés d’une mise au point opérationnelle. Que reste-t-il, en effet, au début des années 30, de cet avertissement lancé en 1905 par Pierre Curie à l’occasion des premières découvertes sur la radioactivité ? : « […] on peut se demander si l’humanité a avantage à connaître les secrets de la nature, si elle est mûre pour en profiter ou si cette connaissance ne lui sera pas nuisible. L’exemple des découvertes de Nobel est caractéristique, les explosifs puissants ont permis aux hommes de faire des travaux admirables. Ils sont aussi un moyen terrible de destruction entre les mains des grands criminels qui entraînent les peuples vers la guerre. »7 Frappée d’amnésie, la communauté scientifique s’est majoritairement détournée de ces vues alarmistes pour marteler ses doutes quant à la faisabilité d’un engin nucléaire : Le Britannique Ernest Rutherford a renié ses ambitions de jeunesse en qualifiant de « balivernes » l’exploitation de l’énergie atomique8 ; le Danois Niels Bohr n’a pas cessé d’élaborer des arguments censés invalider l’hypothèse d’un contrôle du processus de fission9 et l’Allemand Otto Hahn a estimé devant un cercle restreint que Dieu ne permettrait pas l’utilisation pratique de la fission nucléaire.10 Seul l’atomiste hongrois Leo Szilard a été en mesure d’incarner, au début des années 30, une prise de conscience, en soulignant la possibilité de mise au point d’une bombe atomique.

En définitive, l’intuition à mots couverts de Sigmund Freud pointe une pulsion de mort qui a travaillé silencieusement, à l’ombre du progrès scientifique, pour aboutir à la mise au point et à l’utilisation de la bombe atomique.11 Circonvenant un domaine étranger à la capacité d’imagination et de verbalisation, ce pressentiment du réel permet d’expliquer l’aveuglement persistant d’une communauté scientifique et le caractère proprement inouï de la bombe atomique. Car à défaut de constituer un avertissement explicite jetant une pleine lumière sur des techniques à venir, l’intuition de Sigmund Freud a visé le cercle noir de la nature humaine.

BIBLIOGRAPHIE
1 Sigmund Freud, « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort » in Essais de psychanalyse, Paris : Petite Bibliothèque Payot, (1990), pp. 39-40.
2 Sigmund Freud, Le malaise dans la culture, Paris : Presses universitaires de France, (1990), p. 89.
3 A cet égard, les noms de code et les sobriquets désignant les premières bombes atomiques semblent circonvenir, sans jamais l’atteindre, une dimension située au-delà de ce qu’il est possible de symboliser. Cf. Philippe Bujnoczky : « Les signifiants de la bombe a », in Médecine et guerre nucléaire, vol. 24, n°3, septembre 2009.
4 Albert Einstein / Sigmund Freud, Pourquoi la guerre ?, Paris : Editions Payot & rivages, (2005), p. 62.
5 Ibid., p. 33.
6 Anecdote mentionnée dans le livre de Robert Jungk, Plus clair que mille soleils – Le destin des atomistes, Paris : Arthaud, 1958, p. 71.
7 Pierre Curie, « Conférence Nobel 1903 », dernier paragraphe. Ce discours a été prononcé à Stockholm, devant l’Académie des sciences, le 6 juin 1905.
8 Ernest Rutherford fit cette déclaration dans un article publié dans le Times en septembre 1933. Cf. Thomas Powers, Le mystère Heisenberg – L’Allemagne nazie et la bombe atomique, Paris : Albin Michel, 1993, p. 73.
9 Robert Jungk, op. cit., p. 71.
10 Idem.
11 Les lecteurs d’Hubert Reeves auront noté que l’astrophysicien a choisi pour titre d’un chapitre consacré à l’histoire de la bombe atomique l’expression « Pulsion de mort ». Cf. Hubert Reeves, L’heure de s’enivrer – L’univers a-t-il un sens ?, Paris : Editions du Seuil, 1986, pp. 19-49.

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