UNE RÉVOLUTION CULTURELLE MÉDICALE : LA NOTION DE MALADIE DE L ‘ENVIRONNEMENT

par le Dr A.BEHAR

Cs137_CorpsHumain

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Après des siècles d’obscurantisme et de magie noire en Europe, la médecine moderne s’est créée  sur les principes de la raison : pas de causes sans effets, pas d’effets qui ne soient reliés à une cause. Il ne suffit pas de le proclamer, il faut en apporter la preuve expérimentale.  Après d’immenses découvertes successives et des progrès fulgurants dans le diagnostic, le vertige du succès va envahir la profession : c’est alors que se produit le glissement des principes vers un déterminisme péremptoire mais si reposant pour les praticiens. A chaque maladie une seule cause : à la tuberculose,  le bacille de Koch ; à la syphilis, le tréponème pâle et le test de Wassermann pour en faire le diagnostic d’où le “BW“ si populaire dans les hôpitaux (on  y ajouta Bordet, le traducteur de l’allemand). Devant tout phénomène pathologique, il suffit de faire le test clef pour le classer dans les innombrables “formes cliniques“ (voir  toutes les maladies attribuées à la syphilis parce que certains patients avaient aussi, hélas, un BW+).

Cette euphorie a marqué nos anciens, même si des voix rappelaient le rôle de la biologie  spécifique des individus appelée “terrain“ comme  le proposait Hahnemann, sans succès puisque le déterminisme avait envahi tous les esprits.

Le 20ème siècle a en partie balayé cet absolutisme, et la création d’un nouveau paradigme, “les maladies de l’environnement“, va constituer un tournant majeur ; la chaîne des effets et des causes n’est pas rejetée sauf sur un point décisif : dans ces pathologies la cause est toujours multifactorielle, autrement dit, on ne peut pas se limiter  à un seul facteur, fût-il dominant, d’autres ont une importance cruciale même si leur nature est très différente. C’est le cas des radionucléides qui sont toxiques chimiquement et radiologiquement, mais surtout qui agissent en corrélation  avec de nombreux éléments pas radioactifs du tout (chimiques, biologiques etc.)

Cette manière de raisonner en médecine pour la recherche étiologique, ici multifactorielle, est très difficile car elle exige  beaucoup plus d’esprit critique, beaucoup plus de vigilance sur les preuves expérimentales, et plus de modestie dans nos conclusions ; ainsi, la bronchiolite de mon jeune patient est elle liée aux particules fines du diésel, au pollen,  aux acariens ou les trois  à la fois ?

Pour expliquer le lien de cette situation avec les préoccupations de l’AMFPGN dans l’expertise des effets de la radioactivité sur la santé, voici deux exemples récents :

Notre ami, YOURI BANDAZHEVSKY ( médecin héros du Belarus, incarcéré à cause de ses idées sur Tchernobyl, pour qui nous nous sommes battus afin de le faire sortir de prison) a présenté, aux journées sur Tchernobyl en 2016 à Paris,  ses derniers travaux sur la zone radio contaminée en BÉLARUS: soupçonnant une carence collective d’acide folique au sein de la population contaminée chronique. Il a eu l’idée géniale de doser dans le sang des sujets jeunes (12 à17 ans) l’HOMOCYSTÉINE (voir plus bas), dosage plus facile et moins onéreux que celui des follets. Les causes de l’hyperhomocystéinémie sont connues (transplantation et insuffisance rénale, coronaropathie et carence en vitamines B) ; il y aurait donc un lien possible entre carence en acide folique (vitamine B9) et les anomalies cardiaques observées par notre collègue, dont les coronaropathies, objectif premier dans sa recherche des effets des radionucléides sur la santé des populations exposées chronique

Dans ses résultats, Bandazhevsky, note les plus fortes augmentations du taux d’homocystéine chez les garçons, et surtout ceux âgés de 17 ans. En conclusion, fidèle à son adage : un effet ne peut avoir qu’une cause, le responsable unique de cette carence ne peut être, pour lui, que …le césium 137 !

La carence en acide folique est classée comme maladie de l’environnement, donc son étiologie est multifactorielle (1,2), ce qui est fondamental pour l’examen critique de son travail, d’autant plus qu’il n’y a pas dans la littérature de lien quelconque entre les effets biologiques du Césium 137 (un potassium like) et les carences en folates (3). Il faut aussi tenir compte du caractère purement indicatif du césium 137 dans la radio contamination chronique qui n’est qu’un polluant parmi tant d’autres (mais facile à détecter) alors que d’autres radio éléments comme le STRONTIUM ou les iodes  radioactifs sont autrement plus dangereux, mais moins faciles à mesurer.

Si on revient à la recherche multifactorielle de cette carence collective en vitamine B9,  il faut prendre en compte :

1-    Un intervenant extérieur majeur : l’alcool (4,5), car il perturbe les transporteurs biologiques de l’acide folique. Mais les travaux récents montrent que l’hyper homocystéinémie est directement liée à la toxicité de l’alcool en dehors des effets de carence vitaminique B d’où la nécessité d’explorer davantage la prédominance des dosages anormaux chez les garçons de 17 ans.

2-    Si la déficience en acide folique d’une population existe dans le monde occidental comme maladie de l’environnement (6), elle est surtout liée à un changement des modes alimentaires avec carence en légumes frais (y compris les champignons) et aussi à la  ”sur cuisson”  et à l’abus de conserves.

S’il y a une population qui a changé ses habitudes alimentaires, c’est bien celle des réfugiés de Tchernobyl, à cause de la transplantation (1 million d’évacués) et  des conseils donnés pour éviter la surcharge en radionucléides (éviter surtout les champignons pour le césium, pratiquer le sur lavage et la cuisson prolongée pour les autres légumes frais).

Dommage, le travail de BANDAZHEVSKY aurait pu être à l’origine d’une grande découverte sur les effets secondaires (side effects) de la radio contamination chronique, s’il avait été complété par  une étude comparative d’une population non radio contaminée mais ayant des ressemblances significatives avec les biélorusses concernés.

Cela aurait pu aussi élucider la prédominance chez les adolescents mâles, en contradiction complète avec toutes les études sur les maladies radio induites (dominantes chez les filles). Cela aurait pu aussi être très utile à MAYAK, SEMIPALATINSK et surtout FUKUSHIMA, en prise avec une situation analogue, c’est à dire une survie au prix d’un bouleversement de l’alimentation et du rapport avec l’environnement.

Le deuxième exemple se situe dans une méthode nouvelle proposée par l’IRSN (7) pour mesurer les effets des très faibles doses radioactives chroniques sur le vivant :

Il s’agit de mesurer “le bilan énergétique dynamique“ (DEB pour les Anglos Saxons) :

“Cette approche permet d’analyser le fonctionnement métabolique d’organismes de la naissance à leur mort, et in fine d’étudier l’effet des stresseurs sur la dynamique d’une population.  Elle est fondée sur une description …réaliste de la façon dont un organisme utilise l’énergie issue de sa nourriture pour réaliser ses fonctions biologiques majeures. Sa version appliquée à l’éco toxicologie, le DEBTOX, permet de comprendre les effets d’un toxique sur les organismes en observant les perturbations sur la survie, la croissance et la reproduction et en identifiant les processus métaboliques affectés“ (7).

La lecture de 3 thèses inspirées par l’IRSN (8,9,10) repose sur le choix d’un élément radiologique, l’URANIUM APPAUVRI (voir plus bas) introduit dans l’environnement de vers ou de crustacés choisis pour leur vie courte (3 à 10 jours) ce qui permet l’étude sur plusieurs générations.

Les résultats sont spectaculaires :

1-    L’assimilation de la nourriture est inhibée sur 3 générations, d’où un déclin de la croissance et de la reproduction de ces petits animaux avec une aggravation des effets toxiques au fil des générations.

2-    Il y a un lien entre la concentration en uranium dans le milieu nutritif et la diminution significative de la ponte et de la survie.

3-    Il y a une altération de l’ADN dès les plus faibles concentrations (2 microg/l d’uranium) avec un compartiment “dommage“ qui s’accentue à chaque génération. Rappelons que l’étude de DUBROVA (11) a trouvé le contraire sur les populations autour de SEMIPALATINSK.

4-    Enfin, en plus de l’inhibition de l’assimilation de la nourriture, il y a une dépense énergétique accrue.

Les 3 auteurs ont bien assimilé les caractéristiques des pathologies éco toxiques, en restant prudemment dans le cadre d’une perturbation vitale par un toxique complexe particulier.

Mais ils n’ont pas séparé  l’effet toxique chimique de l’uranium appauvri, de ses  effets radiologiques comme émetteur alpha/ gamma.  La radioactivité utilisée dans le milieu est de  1600 Bq pour 100 mg d’uranium appauvri soit 1,072 mSv, ce qui est en effet une très faible dose. Dans leurs travaux il n’y a rien sur la séparation des 2 effets, ce qui semble raisonnable.

D’où vient alors le problème ? De l’IRSN. Dans sa conclusion de la présentation des 3 thèses : “Au vu de ces résultats, l’IRSN peut désormais étendre cette démarche pour étudier l’effet d’une irradiation chronique aux rayonnements gamma “ (7) ; quel bond en avant, quel retour à la cause unique des effets délétères ! Même si l’IRSN ajoute : “et de l’exposition  à des mélanges de substances radioactives avec d’autres stresseurs“.

Tout le facteur de toxicité chimique est renvoyé aux oubliettes, on ne se défait pas si facilement du bon vieux déterminisme : un effet biologique (complexe) ne peut être lié qu’à une seule cause, adieu le multifactoriel.

Mais ne sommes-nous pas nous-mêmes victimes de cet aveuglement ? Dans les maladies radios induites, n’avons-nous  pas, nous aussi tendance à rétrécir le champ étiologique à une seule cause niant ainsi la règle multifactorielle ? Et dans un autre domaine, pourquoi tant de réticence à admettre le “multiple chemical sensitivity“ si présent dans nos campagnes ? (Il s’agit d’une intolérance globale  à toutes substances chimiques quelles que soient leurs natures)

Ces deux exemples nous enseignent combien il est difficile de changer de paradigme, de changer d’état d’esprit pour nous praticiens. Si l’AMFPGN veut jouer son rôle d’expert au service de la population, il va bien falloir nous y mettre, et pour commencer redoubler de précautions et de vérifications dans tous nos propos.

BIBLIOGRAPHIE

1-    HEALTH LINE, carence en acide folique, dec. 2015, online

2-    Cattan D.a · Belaiche J.a · Zittoun J.b · Yvart  Effect of Folate Deficiency on Vitamin B12 Absorption, J.Ann Nutr Metab; 26:367–373, 1982

3-    P. Lestaevel, R. Racine, H. Bensoussan, C. Rouas, Y. Gueguen, I. Dublineau, J.-M. Bertho, P. Gourmelon, J.-R. Jourdain, M. Souidi, Césium 137 : propriétés et effets biologiques après contamination interne, MédecineNucléaire 34, n° 2 p 108-118, 2010

4-    Stickel F1, Choi SW, Kim YI, Bagley PJ, Seitz HK, Russell RM, Selhub J, Mason JB. Effect of chronic alcohol consumption on total plasma homocysteine level in rats. Alcohol Clin Exp Res. Mar; 24(3):259-64. 2000

5-    Thakur S, More D, Rahat B, Khanduja KL, Kaur J. Increased synthesis of folate transporters regulates folate transport in conditions of ethanol exposure and folate deficiency, Mol Cell Biochem.;411(1-2):151-60. 2016

6-    Agence nationale de sécurité sanitaire?de l’alimentation, de l’environnement et du travail, vitamine B9 ou acide folique, https://www.anses.fr/fr/content/vitamine-b9-ou-acide-folique,2016

7-    IRSN AKTIS, actualité de la recherche à l’IRSN, La théorie DEB pour comprendre les effets des faibles doses chroniques sur le vivant, p 3/5, juin 2015

8-    MASSARIN S. Etude des effets de l’uranium sur le budget énergétique de population de Daphnia magna, thèse 15/12/2010 CADARACHE

9-    GOUSSEN B. Analyse et modélisation mécanique des réponses micro -évolutives d’une population de Caenorhabditis elegans exposée à un stress métallique radioactif, thèse 27/12/2013, CADARACHE

10-PLAIRE D. Étude transgénérationnelle des altérations de l’ADN et de leurs

conséquences sur les traits d’histoire de vie et le budget énergétique de Daphnia

magna exposé à l’uranium appauvri, Thèse 12/12/2013 CADARACHE.

11- DUBROVA YE, NESTOROV VN, KROUCHINSKY NG. Human mini satellites mutation after Chernobyl accident. Nature, 380, 683-686,1996

L’HOMOCYSTEINE :

L’homocystéine est un acide aminé non protéinogène soufré résultant du catabolisme de la méthionine ou de la cystathionine. Son nom provient de sa structure analogue avec la cystéine, cet autre acide aminé ayant un groupement méthylène –CH2– en moins. La cystéine, par contre, rentre dans la fabrication des protéines. L’homocystéine peut être recyclée en méthionine ou convertie en cystéine grâce à l’aide de vitamines de type B.

La méthionine désigne l’acide aminé entrant dans la constitution des protéines.

Cet acide aminé est dit essentiel, car il ne peut pas être synthétisé par l’organisme, et doit donc obligatoirement être apporté par l’alimentation.

Plus précisément la méthionine entre dans la constitution des protéines de l’organisme, et participe à la synthèse d’autres substances telles que la cystéine, et l’adrénaline. La méthionine joue également un rôle de détoxication des médicaments.

Le taux normal d’homocystéine dans le sang est de 5 à 15 micromole/l

Une hyperhomocystéinémie modérée : 16 à 30 micromole/l

Une hyper homocystéinémie sévère ? 200 ? mole/l

C’est un facteur de risque cardio vasculaire

C’est en principe un témoin d’une carence en vitamine B (surtout B9 et B12)

C’est aussi un signe en faveur d’un alcoolisme chronique

L’URANIUM APPAUVRI

L’uranium appauvri est de l’uranium dont la composition isotopique comporte une faible abondance des isotopes légers, comprise entre 0,2 et 0,4 % de 235U (l’uranium naturel a une teneur de 0,7204 % en 235U). C’est un sous-produit des usines d’enrichissement de l’uranium. Il ne faut pas le confondre avec l’uranium déchet de retraitement qui a une composition très différente avec des radionucléides exogènes nombreux

L’uranium appauvri est surtout connu pour son utilisation militaire :

C’est une arme anti tank PYROGÈNE, d’où l’intoxication par la fumée des militaires à proximité. La porte d’entrée est pulmonaire. Il peut exister sous forme d’oxyde de plutonium appauvri (et utilisé avec l’oxyde de plutonium pour faire du “MOX“, combustible pour les réacteurs). Il a une double toxicité, chimique et radiologique, avec une activité spécifique de  16 000 Bq par gramme.
L’AMFPGN a participé aux études préliminaires qui ont conduit à un moratoire en France pour cette arme.

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